Le 29 mai 2026, Edgar Morin, éminent sociologue, philosophe et penseur français, s’est éteint à l’âge de 104 ans. Théoricien majeur de la pensée complexe, à l’origine de concepts tels que la reliance ou l’éducation à la condition humaine, auteur d’une œuvre considérable, il a profondément marqué les sciences humaines et sociales. Nombre de ses analyses continuent d’inspirer les recherches en éducation et les débats sur l’école contemporaine. À travers ce court texte, nous souhaitons lui rendre hommage en revenant sur quatre idées majeures de son œuvre qui ont influencé et influeront encore certainement les réflexions sur l’école de demain.
La complexité comme condition du réel
Pour Edgar Morin, le réel ne peut être réduit à une seule cause (e.g. Morin, 1977[1], 1990[2], 2000[3]). Tout phénomène est constitué d’interactions, de rétroactions, d’incertitudes et parfois de contradictions. Il défend l’idée selon laquelle la complexité n’est pas un obstacle à surmonter, mais une réalité à comprendre. Cette conception le conduit à développer la notion de « pensée systémique », un système de pensée capable de saisir les phénomènes dans leur globalité et d’en comprendre les multiples interactions.
Cette approche invite l’école à préparer les élèves à appréhender la complexité du monde contemporain plutôt qu’à rechercher des explications simplificatrices. Depuis plusieurs années, cette préoccupation nourrit de nombreuses réflexions pédagogiques en académie. Elle se traduit notamment par la mise en place de situations d’apprentissage dites « complexes », dans lesquelles les élèves sont amenés à mobiliser et à articuler des connaissances acquises dans des contextes différents. Confrontés à un « problème », les élèves sont invités à établir des liens entre leurs acquis, à s’adapter à des situations inédites, voire à élaborer de nouvelles stratégies pour agir et comprendre.
Les interrelations comme fondement de la connaissance
L’une des critiques majeures formulées par Edgar Morin à l’égard des systèmes modernes concerne la fragmentation excessive de la connaissance. Il démontre dans de nombreux ouvrages (e.g. Morin, 1999[4], 2014[5]) qu’une connaissance isolée perd une partie de sa signification. La comprendre suppose de la replacer dans son contexte, dans son histoire et dans ses relations avec d’autres connaissances.
Critique face au système scolaire actuel, il souligne le fait que les disciplines scolaires cloisonnées au 20e siècle ont rendu difficile la compréhension des phénomènes réels. S’il ne remet jamais en cause leur existence, il critique leur isolement. Selon Edgar Morin, l’hyperspécialisation limite la compréhension des grands enjeux contemporains. Elle affaiblit la responsabilité citoyenne et risque de rendre le savoir inaccessible aux non-spécialistes. Il plaide ainsi pour un système scolaire capable de faire dialoguer les disciplines à travers des approches inter- voire transdisciplinaires. L’école permettrait ainsi aux élèves d’établir des liens entre les différentes disciplines. Ils pourraient comprendre comment les savoirs s’articulent entre eux et prendre conscience des enjeux auxquels ils se rapportent.
Cette ambition a notamment trouvé un écho dans différents dispositifs institutionnels, tels que les Itinéraires de découverte (IDD), les Travaux Personnels Encadrés (TPE) ou plus récemment les Enseignements Pratiques Interdisciplinaires (EPI). Elle se manifeste également dans de nombreuses initiatives locales et spontanées, articulant démarches disciplinaires et transversales, au sein desquelles les enseignants conçoivent des situations d’apprentissage invitant « l’élève interdisciplinaire » à mobiliser et à relier des savoirs issus de différents champs disciplinaires afin de construire une compréhension globale des phénomènes étudiés.
L’incertitude comme élément essentiel de la vie
Edgar Morin critique l’illusion de la certitude absolue. Il milite pour que chacun apprenne à douter et à réviser ses certitudes (e.g. Morin, 1999[6], 2014[7]). Cette pensée met en avant que toute connaissance comporte une part d’erreur, d’interprétation et d’incertitude. Loin d’être un échec, cette incertitude constitue une dimension normale du processus d’appropriation de la connaissance. Pour lui, l’éducation devrait donc apprendre à douter, à remettre en question ses certitudes, à réviser ses points de vue et à agir malgré la perplexité. Cette posture intellectuelle semble indispensable dans une société en constante évolution.
Cette réflexion trouve aujourd’hui de nombreux échos dans le monde scolaire et extrascolaire. Dans une société saturée d’informations, la place de l’erreur et son traitement constituent un sujet de réflexion important pour l’école. Si cette dernière reconnait que l’erreur est une étape inhérente à tout apprentissage et une source précieuse d’information sur les raisonnements des élèves, celle-ci demeure parfois difficile à assumer dans un système éducatif où les exigences de performance et de réussite tendent à s’accentuer au fil de la scolarité, notamment à travers les mécanismes d’orientation et de sélection tels que Parcoursup par exemple.
Dans cette perspective, la pensée d’Edgar Morin invite à considérer l’incertitude et l’erreur non comme des obstacles à éviter, mais comme des dimensions constitutives du développement de l’esprit critique.
L’expérience et la compréhension comme finalité de l’éducation
Pour Edgar Morin, si l’école transmet des savoirs, elle ne prépare pas toujours suffisamment à vivre. Il défend l’idée selon laquelle le système scolaire ne devrait pas seulement viser l’acquisition de connaissances, mais aussi aider chacun à vivre des expériences, à mieux se comprendre, à comprendre les autres, à faire des choix, à exercer sa liberté et à assumer ses responsabilités (e.g. Morin, 1999[8], 2014[9]). L’école contribuerait ainsi à l’émancipation de la personne dans toutes ses dimensions, et non uniquement dans sa dimension académique.
Il considère que les difficultés sociétales liées notamment au vivre-ensemble trouvent en partie leur origine dans une crise de la pensée. L’une des finalités majeures de l’éducation pourrait alors être le développement de la compréhension humaine. La compréhension de l’autre réduirait les incompréhensions et favoriserait le dialogue, la coopération et la solidarité.
Pour Edgar Morin, une pensée capable de relier, de contextualiser et d’appréhender la complexité du réel constitue également le fondement d’une citoyenneté plus responsable et plus active.
Dimitri Le Roy
Enseignant d’EPS, formateur INSPE
[1] Morin, E. (1977). La Méthode. Tome 1. La nature de la nature. Paris : Seuil.
[2] Morin, E. (1990). Introduction à la pensée complexe. Paris : ESF.
[3] Morin, E. (2000). Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur. Paris : Seuil.
[4] Morin E. (1999). Relier les connaissances, le défi du XXIème siècle. Paris : Seuil.
[5] Morin, E. (2014). Enseigner à vivre. Lonrai : Actes Sud.
[6] Morin, E. (1999). La tête bien faite. Paris : Seuil.
[7] Morin, E. (2014). Enseigner à vivre. Lonrai : Actes Sud.
[8] Morin, E. (1999). La tête bien faite. Paris : Seuil.
[9] Morin, E. (2014). Enseigner à vivre. Lonrai : Actes Sud.
Penser la complexité de l’école avec Edgar Morin (1921-2026)
