Marianne : Ben oui, je fais les tâches de direction quand elles arrivent. Je sais que ça ne fait pas toujours l’unanimité mais je ne vois pas comment faire autrement. Quand je regarde la vidéo, on me voit répondre à un appel de la mairie pendant que les élèves sont en autonomie. Je réponds parce que si je ne le fais pas, il faudra rappeler, réexpliquer, rechercher les informations. Au final je perds davantage de temps.
Une question de santé au travail
Les problèmes n’attendent pas la fin de la journée. Une AESH absente, un parent très inquiet à l’accueil, un agent municipal qui demande une réponse immédiate, un collègue qui rencontre une difficulté avec un élève, un problème de chauffage ou de portail… tout cela arrive pendant la classe hein. J’ai longtemps essayé de tout repousser après 16h30. Résultat : je partais avec une montagne de travail et la sensation que rien n’avançait.
Je vais même te dire que c’est devenu une question de santé au travail. Pendant plusieurs années, je restais à l’école jusqu’à 19h30 ou 20h. Je répondais aux mails le soir, je préparais les réunions sur mon week-end. À un moment, j’ai compris que ce n’était plus tenable. Aujourd’hui j’utilise certains temps de travail autonome des élèves pour avancer sur des tâches de direction. Pas toute la journée évidemment, mais suffisamment pour éviter l’accumulation.
Et puis les élèves savent très bien que je suis directrice. Ils voient des parents venir me parler, ils voient des collègues entrer dans la classe, et ils voient aussi parfois le téléphone sonner. Je leur explique. Ils comprennent que l’école est un collectif de travail, et au final ça leur permet de comprendre comment fonctionne une école ! Tu sais, la semaine dernière, j’étais en train de faire une séance de production d’écrit. La mairie m’appelle parce qu’un prestataire doit intervenir dans l’après-midi. Si je ne réponds pas, l’intervention est reportée. Est-ce que je dois vraiment attendre la fin de la journée ? Franchement, je ne crois pas. Être directrice c’est aussi gérer une organisation de l’école qui se vit dans l’instant.
Pascal : Moi justement, je crois que ces arbitrages ont un coût énorme mais qu’on ne le voit plus tellement on s’y est habitués. Quand je ferme la porte de ma classe, je considère que je suis désormais enseignant. Les élèves sont là, devant moi, et ils passent avant le reste. Quand je regarde ta vidéo, ce qui me frappe, c’est tout ce qu’on ne voit pas. Pendant que tu réponds à un appel, il y a un élève qui hésite, un autre qui décroche, un troisième qui n’ose pas demander de l’aide. Notre métier est fait de micro-observations permanentes, c’est ça qui permet d’ajuster, de relancer, de comprendre ce qui se joue dans la classe.
Je comprends qu’on puisse traiter les tâches de direction pendant les temps d’autonomie. On pense gagner du temps je le conçois. Mais en réalité, tu changes constamment d’univers. Tu passes d’un problème de sécurité à une séance de lecture, puis à un mail de l’inspection, puis à une gestion de conflit entre élèves. À la fin de la journée, tu dois être épuisée.
Je pense aux élèves les plus fragiles
Je crois qu’on sous-estime le coût cognitif du multitâche. Enseigner demande déjà une attention énorme. Observer les élèves, gérer le collectif, anticiper les difficultés, adapter les consignes. Quand tu ajoutes les tâches de direction au milieu de tout ça, tu fragilises forcément quelque chose. A commencer par ta santé je pense. Tu parlais des élèves qui comprennent. Oui, ils comprennent. Mais comprendre que leur directeur répond à des mails n’est pas la même chose que bénéficier d’un adulte pleinement disponible. Je pense notamment aux élèves les plus fragiles, ceux qui ne demandent jamais d’aide. Eux ont besoin d’un adulte qui regarde, qui écoute, qui repère les signaux faibles.
Marianne : Oui mais quand tu dis que tu reportes tout, j’ai envie de te demander : tu le fais quand ce travail ? Parce que moi j’ai essayé et systématiquement cela débordait sur ma vie personnelle. Les enquêtes, les registres de sécurité, les commandes, les réunions, les relations avec les partenaires… tout cela prend un temps considérable. Parfois j’ai l’impression qu’on nous demande simultanément d’être enseignant, directeur, gestionnaire, médiateur, assistant social, coordinateur. À un moment donné, il faut bien trouver des espaces pour absorber tout cela. Sinon on ne tient pas.
Et puis il y a des urgences réelles aussi. Une famille qui attend une réponse, une information importante à transmettre à l’équipe, un dossier à envoyer dans la journée. Dans ces moments-là, je préfère interrompre légèrement une séance plutôt que de laisser une situation se dégrader.
Pascal : Oui ça je comprends tout à fait. Mais justement, je me demande si nos manières de faire ne rendent pas invisible la surcharge de travail. Quand on réussit toujours à tout absorber, l’institution peut avoir l’impression que tout fonctionne. Or ce n’est pas le cas.
Vraiment moi je pense que le temps de classe doit rester un temps protégé. Pas parce que le travail de direction est secondaire, mais parce que l’enseignement est déjà un travail à temps plein. Lorsque nous répondons à des sollicitations administratives pendant la classe, nous acceptons en quelque sorte que deux métiers soient exercés en même temps. Il vaut mieux selon moi trouver des stratégies pour éviter à la fois l’empiètement sur la vie perso mais aussi sur la classe. Perso je note les demandes, je coupe certaines notifications, je rappelle plus tard. Évidemment ce n’est pas parfait et je sais que je prends parfois du retard. Mais j’ai l’impression de préserver quelque chose d’essentiel, ma disponibilité pour les élèves.
Marianne : Et moi j’ai l’impression de préserver la possibilité de faire fonctionner l’école sans m’épuiser.
Le mot du chercheur
Cette controverse met en lumière un conflit central du travail de direction avec classe : l’impossibilité pratique d’être pleinement disponible pour deux objets de travail simultanés. Derrière les positions de Marianne et de Pascal se cachent des préoccupations communes : faire fonctionner l’école, répondre aux demandes institutionnelles, accompagner les élèves et préserver leur santé au travail. Pourtant, les compromis construits sont différents. Marianne cherche à éviter l’accumulation des tâches en les traitant au fil de l’eau alors que Pascal tente au contraire de sanctuariser le temps de classe et de protéger sa disponibilité pédagogique. Ces arbitrages révèlent moins des différences de valeurs que des réponses singulières à des tensions constitutives du métier. Ils montrent comment les professionnel·les construisent quotidiennement des compromis pour rendre leur activité à la fois efficace et efficiente.
Frédéric Grimaud
