Catastrophe naturelle vs choix politiques
Il existe une tentation récurrente face aux épisodes caniculaires : considérer qu’il s’agit d’une catastrophe naturelle à laquelle chacun devrait s’adapter du mieux qu’il peut. Boire davantage, fermer les volets, se réfugier dans les pièces les moins exposées, modifier ses horaires. Ces recommandations ne sont pas inutiles. Mais elles ont un effet pervers : elles finissent par faire oublier que les difficultés rencontrées dans les écoles, collèges et lycées ne sont pas seulement le produit de la météo. Elles sont aussi le résultat de choix politiques anciens et de responsabilités institutionnelles bien présentes.
Il convient d’abord de rappeler une évidence : travailler ou étudier dans des locaux dépassant régulièrement les 30 ou 35 degrés ne constitue pas une situation normale. Les connaissances scientifiques sur les effets de la chaleur sont abondantes. Déshydratation, fatigue, troubles de l’attention, baisse des capacités cognitives, augmentation du risque d’accidents : ces phénomènes sont largement documentés. Les organismes spécialisés en santé au travail rappellent depuis longtemps que l’exposition à des températures élevées constitue un risque professionnel qui doit être évalué, prévenu et traité à sa source. Or dans de nombreux établissements scolaires, l’essentiel des réponses apportées consiste encore à demander aux personnels et aux élèves de s’adapter individuellement à des conditions dégradées.
Prévenir ou s’adapter ?
Cette distinction est pourtant essentielle. Les spécialistes de la prévention distinguent classiquement trois niveaux d’action. La prévention primaire vise à supprimer ou réduire la cause du risque : isolation des bâtiments, végétalisation des cours, protections solaires, adaptation architecturale, réduction de l’exposition. La prévention secondaire cherche à limiter les effets du risque lorsqu’il est déjà présent. La prévention tertiaire consiste à prendre en charge les conséquences une fois qu’elles se manifestent.
Or la plupart des mesures mises en avant aujourd’hui relèvent des deux derniers niveaux. Hydratation renforcée, pauses, salles refuges, recommandations comportementales : autant de dispositifs qui peuvent atténuer les effets de la chaleur mais qui ne traitent jamais le problème à sa source. Ils reposent en outre sur une logique implicite : chacun doit gérer individuellement les conséquences d’une situation dont les causes demeurent inchangées.
Cette logique apparaît avec une particulière netteté dans le maintien des examens nationaux durant les épisodes caniculaires. Les épreuves restent officiellement les mêmes pour tous les candidats. Les conditions matérielles dans lesquelles elles se déroulent, en revanche, varient fortement d’un établissement à l’autre. Certains élèves composent dans des locaux relativement protégés ; d’autres dans des salles où les températures atteignent des niveaux susceptibles d’altérer concentration, endurance et performances cognitives. Lorsque l’institution maintient l’apparence de l’égalité tout en laissant se développer des inégalités concrètes de conditions d’examen, elle prend le risque de transformer une différence environnementale en différence de résultats. Or chacun sait que certaines évaluations peuvent avoir des conséquences durables sur les trajectoires scolaires et les parcours de vie.
Liberté ou inégalités ?
Cette situation n’est pas fortuite. Elle s’inscrit dans une évolution plus large de l’action publique. Depuis plusieurs décennies, les pouvoirs publics répondent de plus en plus souvent à des problèmes collectifs par des mécanismes individualisés. Orientation scolaire, accès à l’enseignement supérieur, insertion professionnelle, accès aux soins, prise en charge du grand âge ou adaptation au changement climatique : partout revient la même injonction. Il faudrait choisir, s’adapter, être responsable. Mais lorsque les ressources, les revenus et les conditions d’existence sont profondément inégaux, ces choix ne sont jamais exercés dans les mêmes conditions. Cette réponse institutionnelle basée sur un prétendu bon sens et dans l’air du temps, basée sur la responsabilisation des individus et une supposée liberté de choix, constitue de fait une politique de classe. Toute réponse individuelle à un problème collectif ne résorbe pas les inégalités sociales : elle les approfondit.
L’exemple observé ces derniers jours à Aubagne illustre parfaitement cette tendance. Face à des températures particulièrement élevées dans les écoles, la municipalité a invité les familles qui en avaient la possibilité à venir récupérer leurs enfants. Présentée comme une mesure de bon sens, cette décision reproduit en réalité le même schéma que celui observé lors de la sortie du premier confinement : ceux qui disposent des ressources nécessaires peuvent s’extraire du problème (ceux qui ont du temps ou des proches disponibles ou ceux qui ont des moyens de s’offrir une solution de garde) ; les autres demeurent exposés à ses conséquences. La liberté offerte est réelle pour certains, théorique pour beaucoup d’autres.
Cette séquence a également été marquée par l’annonce d’un supposé « Plan Marshall » pour les écoles aubagnaises. L’expression n’est pas anodine. Elle reconnaît implicitement l’ampleur des dégradations accumulées depuis des années dans le patrimoine scolaire local. Mais l’annonce faite par le maire sur les ondes de Ici Provence au sujet d’une « climatisation de toutes les écoles dès 2027 » a été aussitôt révisée et considérablement atténuée. Le problème n’est pas seulement celui de la communication politique. Dans un contexte où les personnels, les élèves et les familles vivent quotidiennement les conséquences de bâtiments dégradés et inadaptés, les effets d’annonce produisent des attentes qui, lorsqu’elles sont rapidement déçues, alimentent incompréhension, découragement et défiance. La confiance dans l’action publique ne se construit pas à coups de promesses spectaculaires mais par la cohérence entre les diagnostics établis et les moyens effectivement mobilisés.
Refaire de la politique
Les maux ont un sens. Ils révèlent souvent davantage que les discours qui prétendent les expliquer. Les difficultés rencontrées aujourd’hui dans les écoles ne résultent pas simplement d’une hausse des températures. Elles mettent en lumière une manière particulière de gouverner : reconnaître les problèmes sans leur apporter les réponses collectives qu’ils exigent, puis renvoyer les individus à leur propre capacité d’adaptation.
Or les défis posés par le changement climatique, comme ceux liés à l’état du bâti scolaire ou aux inégalités éducatives, ne pourront être relevés par une somme de solutions individuelles. Ils supposent des investissements massifs, une planification de long terme et une conception de l’action publique fondée sur la protection effective de toutes et tous. En d’autres termes, ils supposent de refaire de la politique.
Dire Non !
Car lorsqu’un problème est collectif, la solution doit l’être aussi. Faute de quoi les principes d’égalité et de solidarité risquent de n’être plus que des références symboliques, tandis que les inégalités réelles continuent de s’approfondir. Et l’histoire montre qu’aucune avancée significative dans ce domaine n’a jamais résulté d’une simple prise de conscience des décideurs. Elles sont toujours nées de mobilisations, d’organisations collectives et de rapports de force capables d’imposer d’autres priorités que celles dictées par les contraintes budgétaires ou les intérêts économiques dominants. Bref, des collectifs qui ont su dire Non !
Les mots des décideurs, qu’ils soient ministres ou maires, ne sont pas juste le fruit d’un simple désintérêt nonchalant ou d’une supposée incompétence qu’on leur prête souvent. Leur objectif premier est souvent de permettre au locuteur de se décharger de ses responsabilités : que ce soit sur son prédécesseur (ce que fait plus qu’implicitement le maire d’Aubagne en usant de l’expression Plan Marshall) ou sur les individus sous sa responsabilité. Mais l’effet réel et principal de leurs mots est l’invisibilisation du sens de nos maux.
Or, nos maux ont un sens. Encore faut-il accepter de regarder ce qu’ils nous disent.
Jadran Svrdlin
