« Ces lycéennes et ces lycéens qui manifestent ne dégradent pas la promesse républicaine : ils la portent, seuls, à bout de bras, faute de la trouver dans leurs salles de classe » écrit le conseiller régional socialiste Yannick Trigance dans cette tribune.
Depuis maintenant trois semaines, partout en France, des dizaines de milliers de lycéennes et de lycéens descendent dans la rue. Ils ne réclament rien d’impossible : ils demandent simplement que la République tienne sa promesse inscrite au fronton de nos écoles, d’offrir à chaque enfant les moyens de réussir, quel que soit l’endroit où il vit et le milieu d’où il vient.
En réponse, le gouvernement a choisi un seul langage : celui du bras armé de l’État.
Il y a quelque chose de profondément grave et inquiétant à voir un pouvoir se défendre avec des canons à eau, , des lanceurs de balles de défense -LBD -, des grenades et des tasers contre des adolescents qui demandent des moyens pour leurs établissements, des enseignants en nombre suffisant, des orientations qui ne soient pas des triages sociaux déguisés.
La répression comme réponse de premier recours, c’est bel et bien un aveu : celui d’un gouvernement qui n’a plus d’argument à opposer à la colère de la jeunesse, sinon la matraque et l’intimidation.
Dialogue ajourné, répression programmée
Depuis le début de ce mouvement, la méthode est invariablement la même. En premier lieu, dénigrer : ces mobilisations seraient manipulées, instrumentalisées, le fait d’« armées professionnelles de la casse » — formule commode qui permet de ne pas écouter les revendications. Ensuite, criminaliser : mutilations, arrestations massives, gardes à vue, comparutions immédiates, amendes et procédures accélérées. Enfin, passer sous silence : pas un mot sur le fond, pas un mot sur l’école, pas un mot sur ce que vivent chaque jour des centaines de milliers d’élèves dans leur établissement.
Où sont les invitations à la table du dialogue ? Il aura fallu attendre dix jours avant que le ministre de l’éducation daigne recevoir des lycéens avec comme proposition phare la mise en place d’une plateforme, comme si les revendications n’étaient pas connues ! Où sont les ministres venus écouter, dans les lycées, ceux qui les fréquentent ? Un gouvernement qui se dit démocrate commence par parler à ceux qui manifestent, pas par les disperser ni par les agresser. Un gouvernement qui se dit républicain ne traite pas sa jeunesse comme une population à risque.
Des revendications qui ne sont pas des caprices
Écoutons, pour une fois, ce que les lycéens demandent. Des conditions d’études dignes de ce nom : des classes qui ne comptent pas quarante élèves, des emplois du temps équilibrés plutôt que des journées qui s’étalent de 8h à 18H – conséquence de la réforme Blanquer du baccalauréat – , des lycées qui ne laissent pas les toitures s’effondrer ni les moisissures prospérer, des toilettes propres et accessibles, des moyens pour les établissements de l’éducation prioritaire où l’on s’obstine à faire plus avec moins. Des parcours qui ne condamnent pas, dès la seconde, ceux qui n’ont pas la chance d’être nés du bon côté de la barrière sociale : à ce compte, « l’orientation » est souvent le nom poli d’une sélection, voire d’un séparatisme qui commence de plus en plus tôt, et qui frappe toujours les mêmes. La garantie de droits concrets : le droit à la santé scolaire, à l’accompagnement, à la sécurité, à une restauration digne de ce nom. Et le droit à un avenir.
Aucune de ces demandes n’est extravagante.Mot pour mot, toutes relèvent d’une promesse républicaine aujourd’hui non tenue. L’école française s’est construite sur un pacte : l’effort de la Nation en échange de l’émancipation de ses enfants. Ce pacte, le gouvernement l’a déchiré unilatéralement — non seulement en sous-investissant, année après année, mais pire encore,en refusant de reconnaître la légitimité de ceux qui s’en indignent.
L’abandon d’une promesse
Il faut appeler les choses par leur nom. Quand les études internationales montrent que notre école est devenue l’une des plus inégalitaires d’Europe — celle où l’origine sociale pèse le plus lourd sur le destin scolaire —, ce n’est pas une fatalité : c’est un choix politique. Quand on s’obstine à tailler dans les moyens malgré une baisse de la démographie scolaire, à délégitimer la fonction enseignante, à laisser des postes vacants, on ne « réforme » pas l’école : on la laisse mourir à petit feu, en protégeant soigneusement ceux qui ont les moyens de fuir ses imperfections pour se réfugier dans un entre-soi socialement mortifère.
La « promesse républicaine du droit à la réussite » ne peut ni ne doit être une formule de discours. C’est une dette. Une dette de l’État envers sa jeunesse qui ne se règle ni à coups de grenades, ni à coups de communiqués sur le « respect de l’ordre républicain » — expression derrière laquelle on dissimule, depuis trop longtemps, l’absence totale de projet pour l’école.
Ce que dit la manière de gouverner
Un pouvoir se révèle dans la manière dont il traite ceux qui ne peuvent pas le renvoyer par les urnes. Une grande partie de ces lycéens n’ont pas encore le droit de vote ; ils ont donc pour seule parole autorisée, la rue. Quand la rue est dispersée, gazée, poursuivie, la jeunesse n’a plus rien. Ce que le gouvernement leur répond, c’est : taisez-vous jusqu’à vos dix-huit ans — et encore.
Mais l’Histoire de notre pays est écrite par des générations qui n’ont pas voulu se taire. Les lycéens d’hier ont fait Mai 68 ; ceux d’aujourd’hui demandent seulement des plafonds qui ne s’effondrent pas, des enseignants devant eux et un avenir possible. Que le pouvoir ne leur oppose que la force en dit plus long sur son échec politique que n’importe quel sondage.
Exigences
Si ce gouvernement est à l’évidence discrédité, pour autant il lui appartient d’opérer dès à présent trois renversements :
-Renoncement à la logique répressive : suspension des dispositifs répressifs d’urgence, interdiction des armes utilisées contre les lycéens, fin immédiate de la stigmatisation de la jeunesse lycéenne.
-Ouverture d’un vrai dialogue : concertation nationale avec les organisations lycéennes, les fédérations de parents d’élèves et les équipes éducatives, aux compétences décisionnelles — pas une « table ronde » de communication dont on connaît d’avance le communiqué final.
-Prise en compte effective des sujets de fond : plan d’urgence pour les moyens des lycées, refondation de l’orientation comme conseil et non comme tri, garantie du droit à la santé scolaire et à l’accompagnement, soutien aux collectivités pour le bâti scolaire…
La République ne se défend pas contre sa jeunesse.Ces lycéennes et ces lycéens qui manifestent ne dégradent pas la promesse républicaine : ils la portent, seuls, à bout de bras, faute de la trouver dans leurs salles de classe.
Le jour où ils la tiendront enfin, ce sera malgré ce gouvernement, et non grâce à lui. L’Histoire retiendra qui, en ce moment, choisissait les matraques plutôt que l’écoute et la prise en compte d’une jeunesse dont la conscience politique se forge sous le joug des inégalités.
Yannick Trigance
