Au commencement était le mariage
Une des particularités de La Barbe bleue est de commencer par un mariage, et un mariage consenti. Séduite par les « promenades, parties de chasse et de pêche, danses, festins et collations » que lui offre cet homme riche de « belles maisons, vaisselle d’or et d’argent, meubles en broderies et carrosses tout dorés », l’épousée a fini « par trouver que le Maitre du logis n’avait plus la barbe si bleue et que c’était un fort honnête homme ». Elle en a aussi oublié « qu’il avait épousé plusieurs femmes, et qu’on ne savait ce que ces femmes étaient devenues ». Mais il ne faudra pas plus d’un mois, (dont on ne saura rien) pour que tout bascule, et que le mari généreux montre un autre visage. Menaces, interdiction, mise à l’épreuve, fureur… la jeune femme échappera de peu au féminicide, « presque aussi morte que son mari ».
La conjugalité est donc bien au centre du récit, qui se finira d’ailleurs aussi, par un mariage. Mais que nous en dit-il ? A quoi renvoient cette « figure de l’époux monstrueux », « seigneur saigneur », et cette épouse, « pressée par sa curiosité », bravant l’interdit et l’autorité, qu’il met en scène ? Selon Jennifer Tamas, La Barbe bleue et ses personnages en disent d’abord beaucoup de cette fin du XVIIe siècle, époque « où l’institution maritale est en crise ». La « montée en puissance des femmes » et leur volonté d’émancipation désarment les hommes, elle les fait trembler, comme l’annonce le sous-titre de l’essai. Ils ont « le blues du Mâle », « la nostalgie d’une soumission perdue » : le backlash n’est pas loin. Il faut dire que le backlash n’est jamais loin…
Pour une autopsie du conte
Pour mieux comprendre cette crise, l’autrice creuse le sens des différents motifs du texte (poils bleus de la barbe, cabinet interdit, plancher « couvert de sang caillé », clé Fée aux taches indélébiles…) ; plonge dans d’autres contes, en particulier écrits par des femmes (Madame d’Aulnoy, Madame de Murat, Marie-Jeanne L’Héritier, nièce de Perrault…) qui lui sont contemporains ; compare les versions… Et plus inattendu, mais étonnamment éclairant, fouille dans les archives judiciaires, consulte registres d’écrous, actés notarié, rapports de police. Que racontent-ils du mariage et de « l’imaginaire nuptial » ? Quel pacte sexuel, reproductif, économique scellent-ils ? Quels rapports de confiance, de soumission, de protection, de dépendance engagent-ils ? C’est ce que l’essayiste va décrypter.
Pour ce faire, refusant « l’opposition trop rigide » entre lecture historique et interprétation symbolique, Jennifer Tamas entrouvre une à une toutes les portes, multipliant les lignes de fuite et les pistes. Elle va jusqu’à pousser celle du cabinet secret de Perrault lui-même : une femme, Marie Guichon, épousée au sortir du couvent où elle était enfermée depuis ses 4 ans, morte à 25 ans en couches après 5 grossesses ; une fille, Marie-Madeleine, spoliée et séquestrée pendant un mois… Un homme de son temps, a-t-on envie de dire, conservateur, qui dans l’ensemble de ses contes appelle d’ailleurs les épouses à la soumission.
« Autrefois comme maintenant les Barbe bleue sont parmi nous »
Et aujourd’hui : autres temps, autres mœurs ? Pas vraiment ! La « figure de l’époux monstrueux » a encore beaucoup à nous dire. Toujours bien présente dans les imaginaires modernes, rappelle l’essayiste, son « ombre surgit dès qu’il est question d’abus ou de sévices sexuels ». Qu’on évoque Picasso (« Pablo avait une sorte de complexe de Barbe-Bleue. Il rangeait toutes les femmes qu’il avait collectionnées dans son petit musée personnel » écrivait à son sujet Françoise Gilot, son avant-dernière compagne), Jeffrey Epstein (« Tu as toujours la barbe bleue ? » lui écrit Eric Roth, un de ses associés) ou encore Dominique Pelicot, lui aussi collectionneur de l’horreur…
Ce sont alors ces « angoisses enfouies au cœur du couple moderne » que l’ouvrage va interroger, en faisant des « parallèles entre la société d’aujourd’hui et celle d’autrefois » ; en convoquant aussi les interprétations et réécritures, par exemple d’Amélie Nothomb, Carole Martinez, Margaret Atwood, Pina Bausch, Catherine Breillat … Parce que nul doute, le dossier « Barbe Bleue » est loin d’être clos.
A sa façon, la déambulation proposée par Jennifer Tamas dans Barbe Bleue, contre-enquête tient du cabinet de curiosités. Il faut accepter de s’y engager, car si on peut parfois se perdre un peu dans cette démarche exploratoire, on se prend vite au jeu de l’investigation, et au plaisir de la lecture.
Claire Berest
A retrouver dans le Café pédagogique :
Au NON des femmes, Jennifer Tamas : « Relire les classiques à l’ère #MeToo »
