Elitiste vs élitaire
Les 27 et 28 mars 2026, l’équipe enseignante du Collège et Lycée Élitaire Pour Tous de Grenoble, était réunie au grand complet pour un séminaire de travail.
Au menu de la matinée du 27 : les « noyaux durs disciplinaires », pour « redonner du sens aux apprentissages », tout en visant des « apprentissages émancipateurs » ; chaque enseignant était invité à mettre en avant les concepts, les objets propres à sa discipline, à les présenter à ses collègues des autres disciplines, et à les questionner. L’après-midi était consacré à une analyse bilan de deux « propositions pédagogiques transdisciplinaires » mises en œuvre au CLEPT, notamment l’enseignement d’épistémologie.
La journée du samedi 28 mars s’organisait autour d’une interrogation : « Quelle est la place de la culture au CLEPT ? ». Une conférence d’ouverture était suivie de travaux de groupe, destinés à éclairer et préparer les choix pédagogiques qui s’effectueraient collectivement l’après-midi.
L’ensemble de ces travaux portaient sur les outils et les arrière-plans conceptuels des pratiques pédagogiques inventées et mises en œuvre par le Collège et Lycée Élitaire Pour Tous, afin d’accomplir la mission qu’il s’est donné et qu’il a menée à bien pendant un quart de siècle : permettre à ces élèves qu’on nomme « décrocheurs » de réintégrer sur de nouvelles bases le circuit scolaire et universitaire, à commencer par l’obtention du baccalauréat. Ce qualificatif « élitaire », opposé à « élitiste » et emprunté au thème de la culture élitaire, avancé par Antoine Vitez pour le théâtre, dit très clairement la volonté des créateurs du CLEPT, Marie-Cécile Block et Bernard Gerde, de tenir au plus haut la visée démocratique et républicaine de l’émancipation par les savoirs, de lutter contre le décrochage en misant sur la valeur et la saveur des savoirs.
Ce séminaire de l’année 2026 n’est pas une exception, mais une pratique inhérente à l’équipe du CLEPT.
Nous-même membres du conseil scientifique du CLEPT – une autre spécificité de cet établissement, accompagné de longue date d’un conseil scientifique – nous avons pu assister et participer avec émerveillement et une véritable jubilation aux travaux de ces séminaires, et avons été les témoins de l’enthousiasme, du sérieux et des compétences mobilisées avec lesquels les enseignants réunis œuvraient ensemble à leur métier et à leurs missions. Dans le panorama d’une école française morose et souvent profondément désorientée, incertaine de ses fins autant que de ses moyens, cette ferveur et cet engagement à la fois pratique et théorique de l’équipe du CLEPT non seulement tranchent, mais nourrissent l’espoir. Le CLEPT est bien l’une de ces utopies concrètes dont l’école qui vient a plus que jamais besoin.
Hélas, ferveur et engagement allaient être très bientôt douchés. Pendant qu’œuvrait l’équipe enseignante et qu’elle rechargeait ses batteries en esquissant ensemble les solutions pédagogiques qui seraient apportées aux problèmes, difficultés et problématiques discutés, à bas bruit une « enquête administrative » visant le CLEPT, ses enseignants, son fonctionnement et sa pédagogie, avançait ses pions.
Une enquête administrative à charge
Toute l’équipe réunie dans ce séminaire d’avant les congés de Pâques, aujourd’hui démantelée, savait qu’elle avait cette épée de Damoclès au-dessus de sa tête ; la façon dont avait été menée cette enquête et les nombreux aléas administratifs et pédagogiques rencontrés depuis que le CLEPT autonome avait dû quitter les locaux du quartier de l’Arlequin dans lesquels il était installé depuis sa création, pour intégrer les locaux que l’administration avait décidé de lui réserver au sein du lycée E. Mounier, tout cela n’incitait guère à l’optimisme. Encore portés par l’enthousiasme du métier et des finalités au cœur du CLEPT, ces enseignants continuaient néanmoins à travailler avec ardeur et ferveur à peaufiner les projets de la nouvelle année scolaire ; de temps à autre on sentait bien que passait l’ombre de l’épée de Damoclès, et que trottait dans les têtes le funeste adage : « Quand on veut tuer son chien, on lui trouve toujours des puces ».
Le verdict tombé confirmait le sombre pressentiment. Une enquête administrative menée essentiellement à charge, en toute méconnaissance du CLEPT et de son fonctionnement, des élèves comme du plus grand nombre de ses enseignants, et dont le dossier n’a jamais été fourni aux intéressés, sonnait l’heure de la mise au pas, autant dire la destruction du CLEPT dans ce qui en constitue l’âme et l’ambition. Les enquêteurs auraient dû se rendre à ce séminaire de fin avril, pour constater que leur appréciation était erronée, et découvrir ce qu’ils n’avaient pas pu, pas su, pas voulu voir.
Une contre-enquête
La contre-enquête que le collectif de défense du CLEPT entend mener pourra sans doute permettre de rétablir la vérité et d’accorder aux enseignants bien malmenés dans cette affaire la reconnaissance qu’ils méritent.
Mais il faut bien s’interroger : comment en est-on arrivé là ? Au moins trois hypothèses peuvent être envisagées. La première met en cause un centralisme administratif, normatif et étroitement hiérarchique, qui supporte mal l’autonomie et l’initiative collective des enseignants. La deuxième invite à mettre l’accent sur l’étrange relation qu’entretient dans son histoire l’École française avec l’éducation nouvelle, l’éducation populaire, bref avec l’innovation pédagogique vivante : elle la tient longuement à distance, tout en lui empruntant ici et là quelques méthodes ou procédures coupées des finalités dont elles sont porteuses, et donc réduites à des instruments. La troisième hypothèse a le mérite d’englober les deux autres, et de mettre en avant une dimension structurelle qui n’efface pas pour autant le rôle et les responsabilités des acteurs. Elle porte sur les rapports qu’entretient l’institution scolaire avec ses marges.
L’innovation scolaire, c’est un fait qu’atteste l’histoire de l’éducation moderne, se développe généralement dans les marges. Naissent ainsi dans les marges de l’École des lieux singuliers, des espaces autres que Michel Foucault appelait des hétérotopies ; des lieux et temps placés à distance des formes sociales ordinaires et pourtant au cœur de la société. Ce sont d’une certaine façon des utopies concrètes, mais qu’on ne peut en toute rigueur nommer u-topies, puisqu’elles existent en un lieu bien réel. Le CLEPT de Grenoble est une hétérotopie, et il illustre l’un des deux types d’hétérotopies distingués par Foucault : ce type d’hétérotopie a en effet pour particularité d’être dans un rapport de suspension, de neutralisation ou d’inversion des autres lieux, dont elle désigne, reflète, ou réfléchit ainsi les traits structuraux.
C’est bien ce genre de rapport dérangeant que le CLEPT entretient avec la forme scolaire dominante. L’Institution, dans sa centralité normative, tend à tout ramener à l’Un, et ne cesse du coup de produire des marges qui l’interrogent. Soit elle s’en nourrit, soit, cas le plus fréquent, elle ne supporte pas l’existence de ces miroirs révélateurs et tente de les briser. Le CLEPT est aujourd’hui victime de cette intolérance institutionnelle. Les élèves à venir que le CLEPT aurait pu accueillir en sont les victimes, et l’Institution scolaire se nuit à elle-même en s’en privant.
À moins qu’une voix lucide et autorisée au sein de l’Institution ait la lucidité et le courage de s’opposer à la destruction programmée du CLEPT. Ce serait le seul geste à la hauteur de celui de Marie-Cécile Block, co-créatrice du CLEPT, restituant, en signe de protestation, la légion d’honneur que lui avaient valu son parcours personnel et son œuvre pédagogique. Mais le temps presse, et beaucoup de mal a été fait. À quand une Institution capable de mettre en œuvre une politique éducative « par le bas » et de s’en nourrir ?
Alain Kerlan, Professeur des universités honoraire, Université Lumière Lyon 2
Éric Favey, ancien Président de la Ligue de l’enseignement
