Blocus : la bataille des chiffres
Malgré les annonces du ministre, la mobilisation lycéenne reste forte à la reprise des cours après les vacances : blocus lundi et mardi, avec en ligne de mire la journée de mobilisation interprofessionnelle jeudi 5 novembre. Le gouvernement mise sur la minimisation du mouvement, et une stratégie d’intimidation et de répression dénoncées par les élèves comme les personnels et leurs syndicats alors que interpellations, cordons policiers et gardes à vue se multiplient.
Minimiser le mouvement
« À ce stade, il y a quelques lycées perturbés, quelques-uns en Île-de-France, dans le Nord, à Toulouse, c’est assez résiduel », a déclaré le ministre Geffray lundi matin sur France Inter. Il avançait le chiffre de 1 %. Pour l’Union Syndicale Lycéenne (USL), c’est une manière de « minimiser » le mouvement. Pour le syndicat qui revendique plus de 500 établissements bloqués, « le gouvernement ment encore une fois sur l’ampleur réelle de l’engagement des lycéens et des lycéennes ».
La police bloque les blocus
« Nos élèves ont besoin d’aller en cours pour préparer le baccalauréat et la suite de leurs études. Les empêcher d’entrer dans leur lycée, c’est les priver d’un droit fondamental, celui de s’instruire », a déclaré le ministre sur X mardi 3 novembre. Dans les faits, les forces de l’ordre sont intervenues dans de nombreux établissements. A Paris, des tensions sont signalées dans plusieurs lycées. Au lycée Victor-Hugo, mardi 3 novembre, après plus de deux semaines de blocus non violents, des policiers ont voulu débloquer l’entrée. Le matin, selon FranceInfo, la direction adressait un courriel aux parents d’élèves dans lequel elle évoquait « une consigne […] portée par les autorités académiques, la police procèdera au déblocage afin d’en permettre l’accès aux élèves ». « Un de nos élèves a été agrippé et projeté à terre et il a reçu un choc violent à la tête qui a nécessité son évacuation par les pompiers à l’hôpital », dénoncent les professeurs, qui condamnent l’usage de la force contre les lycéennes et lycéens. Ils ont refusé d’entrer dans le lycée sous escorte policière et se sont mis en grève en soutien aux élèves.
Après des semaines de mobilisation pacifique au lycée Turgot, la police a levé le blocus en fin de matinée. La direction a envoyé un message mardi matin « à 8h30, les forces sont intervenues pour rendre l’accès possible par l’entrée » (latérale), « les cours pourront donc être assurés à partir de 8h30 pour l’ensemble des élèves et des étudiants ».
Cordons policiers et contrôles à l’entrée
Au lycée Hélène-Boucher (XXe), les personnels grévistes font état d’une « présence policière massive » : « une dizaine de camions de CRS stationnaient aux abords du lycée. Certains CRS étaient équipés d’armement anti-émeutes. » Un cordon policier a été installé à l’entrée principale, élèves et personnels entrant sous contrôle policier. « Des centaines d’élèves ont refusé de rentrer. » Les enseignants expliquent : « Nous nous sommes mis en grève pour dénoncer cette situation inadmissible. Nous refusons de faire cours sous contrôle policier alors qu’une mobilisation d’ampleur avec de légitimes revendications se déroule depuis plus d’un mois et que la répression policière s’est déchaînée avec une violence sans précédent contre les lycéennes et lycéens, et prend désormais aussi pour cible certains collègues. » Ils accusent le gouvernement d’organiser, « par l’intimidation et la répression, le retour en classe » pour faire apparaître un « essoufflement » du mouvement, « ainsi que nous l’avons constaté depuis deux jours ».
À la cité scolaire Voltaire (XIe), même scène : « des forces de l’ordre sont massivement présentes devant l’établissement », qui ont « contrôlé les identités, fouillé les sacs, injurié certain·es élèves ». Un cordon policier a ensuite été installé à l’entrée principale, tandis que l’entrée du collège se fait sous escorte policière. « De nombreux élèves refusent de ce fait de rentrer et de nombreux personnels se sont mis en grève pour dénoncer cette situation inadmissible. Nous refusons de faire cours sous contrôle policier. »
En banlieue et en province, le même scénario
Aux Lilas, lundi 2 novembre, une assistante d’éducation du lycée Paul-Robeson, syndiquée à la CGT, a été interpellée par la police nationale. L’intersyndicale 93 CGT-FSU-SUD-CNT « dénonce ces violences » et exige sa libération immédiate. À Bagnolet, au lycée Hénaff, la police casquée a bloqué le blocus : presque aucun élève n’est entré. À Nanterre, au lycée Joliot-Curie, un « cordon policier » s’est déployé devant la grille. « Nos élèves ont subi des intimidations verbales et des menaces et certains ont également reçu des coups de matraque », témoignent les personnels, qui disent « refuser de prendre part à cette fiction de normalité » et se mobilisent pour la grève interprofessionnelle de jeudi. Au lycée Paul-Éluard de Saint-Denis, c’est la grève des enseignant·es, pour protester contre l’ouverture d’une enquête administrative visant certains de leurs collègues, qui a perturbé la reprise des cours.
À Lille, la FIDL rapporte que son porte-parole national, Soan Rauch, a été violemment interpellé par la police. Il « fait pourtant l’objet d’une plainte pour violences » déposée par des policiers, alors même que les images de son interpellation montrent, selon l’organisation, qu’il est victime de violences policières.
Pressions sur les familles et les élèves
Dans plusieurs établissements, des chefs d’établissement font pression sur les élèves à propos des absences, certains menaçant d’une intervention policière pour mettre fin au blocus. A Strasbourg, les policiers ont menacé d’une amende de 135 euros une lycéenne, ailleurs ce sera la peur des absences après l’envoi d’un message. Un courrier de la rectrice de Paris Julie Benetti a par ailleurs été envoyé aux parents : « votre rôle à nos côtés est déterminant » écrit-elle, après avoir décrit des « situations de tensions et de blocages à l’entrée de leur établissement par une minorité d’élèves qui privent l’ensemble de leurs camarades de leur droit à l’éducation pour lequel précisément ils se mobilisent. Le blocage total d’un établissement ne peut être soutenu comme un moyen de démocratie lycéenne ». Elle rappelle la consultation organisée par le ministre, des temps d’échanges dans les établissements, une situation qui « fragilise gravement la scolarité et le suivi des élèves » avec la suspension des cours mettant « en péril leurs réussite », les « faits de violences, de mise en danger de nos élèves, d’atteinte aux personnels et de dégradation des bâtiments ».
Le ministre de l’Intérieur ne cède pas
De quelles violences parle la rectrice de Paris ? celles des gardes à vue, des matraques ? car les violences policières sont dénoncées par les personnels, les syndicats et les élèves. Pourtant, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez reste droit dans ses bottes, interpellé par des députés lundi 2 novembre, il demeure campé sur ses positions : « Je ne renoncerai à aucun moyen intermédiaire » (grenades, gaz lacrymogène), et ce malgré des victimes mutilées par ces armes de guerre dont l’usage reste une spécificité française, un « usage proportionné », (r)assurait-il…
Djéhanne Gani
Le dossier du Café pédagogique sur la mobilisation lycéenne
