Thomas Vaïsse est doctorant à l’EHESS de Marseille. C’est en tant qu’anthropologue qu’il est allé placer ses micros sur le lieu de travail de celles que l’on appelle « les tatas », celles dont on ne parle jamais sauf lorsqu’elles se mettent en grève. Entre le brouhaha de la cantine, les pleurs des petites sections ou les discussions autour d’un café dans les locaux syndicaux, le podcast de Thomas Vaïsse nous immerge dans le milieu de travail de celles qu’il appelle « les femmes de l’ombre ».
Ces femmes (dans quasiment tous les cas), ce sont les ATSEM, les agentes d’entretien ou de cantine, ou encore les animatrices du temps périscolaire. Ici, dans le sud de la France, tout le monde les appelle les « tatas », comme pour témoigner du lien privilégié qu’elles ont avec les enfants et les familles. Lorsque Thomas Vaïsse mène sa recherche en anthropologie, il enregistre dans ses carnets sonores les paroles et tous les sons qu’il peut entendre lorsque les « tatas » sont au travail. Ce que l’on entend d’abord dans son podcast « Ecole au bord de la crise de nerf », c’est ce qu’il nomme « le brave boucan » dans lequel évoluent ces travailleuses toujours dans l’angle mort des débats portant sur l’école.
Lorsqu’elles veulent se faire entendre, elles font grève. Et à Marseille, elles ne le font pas à moitié, les interruptions de travail pouvant durer des semaines et des semaines. C’est un des points de départ des analyses du doctorant : la mise en lumière de travailleuses indispensables au bon déroulé du service public d’éducation lors des grands mouvements de grève. En effet, c’est lorsqu’elles débrayent que l’on mesure l’importance de leur travail. Et c’est ce travail que l’on ressent lorsque l’on écoute le podcast du quotidien sonore des tatas, fait de pleurs d’enfants et bruits de vaisselle. On discerne alors la difficulté de ce métier, au sujet duquel l’une d’elle dira : « C’est épuisant », et on en devine les enjeux, la place qu’occupent ces femmes dans le développement de l’enfant et son apprentissage du devenir élève. Si éduquer, comme l’écrivait Jerôme Bruner, c’est faire entrer l’enfant dans une culture, alors nul doute que les tatas participent à l’éducation des minots marseillais, entre les règles de vie, la pratique de la collectivité, l’accent du sud ou les odeurs de la cuisine provençale.
Mais le carnet sonore de Thomas Vaïsse permet aussi, lorsqu’il donne la parole aux déléguées syndicales ou aux collectifs de parents en colère, de positionner les tatas aux cœurs des enjeux politiques sur l’école. On y apprend alors des choses sur les conditions de travail de celles qui surveillent seules plus de 30 enfants de maternelle, travaillent 42 heures par semaine et réclament la reconnaissance de la pénibilité de leur métier. Et, si l’on tend bien l’oreille, on y entend aussi parler de la très grande précarité de ces enfants « qui font à la cantine le seul repas de la journée », dans ce que le chercheur appelle « l’autre côté de la carte postale de Marseille ».
Enfin, en seulement 20 petites minutes, les carnets sonores de Thomas Vaïsse permettent de mettre la focale sur les empêchements à la qualité du travail, liés à une mauvaise organisation de celui-ci. Le sens de l’activité des tatas est alors mis à mal. Une d’entre elle exprime la tension qui existe entre ce qu’elle voudrait faire, comme apprendre l’autonomie aux enfants ou coopérer avec les enseignant.es, et les tâches de ménage ou de cantine qui lui prennent au final tout son temps. Et si l’on rajoute à cela des conditions de travail dégradées, on l’entend répéter : « C’est de l’abattage ». On pense alors aux scandales de la prise en charge de la dépendance révélés par des soignantes en EHPAD et on comprend mieux la question que nous pose l’anthropologue en guise de conclusion : « Quelle place et quelle valeur donnons-nous à celles qui travaillent au quotidien pour nous soigner, nous éduquer, nous consoler et plus largement nous fabriquer en tant qu’êtres humains à part entière de notre société ? »
Frédéric Grimaud
Pour écouter le podcast c’est ici
