Rupture brutale, ondes de choc, ‘révolution’ intime
Ici commence la singularité de la démarche de Lilja Ingolfsdottir, celle d’une exploration subjective des désordres intimes engendrées par la rupture. Caméra embarquée, aussi mobile que les mouvements de l’âme, la fiction sous tension capte le travail d’introspection entrepris par Maria, depuis la peur de la solitude et de l’abandon à la détestation de soi en passant par la mise au jour de traumatismes enfouis et de conditionnements familiaux et sociaux jusqu’à la joie de se découvrir autre et de s’aimer. Une lente révélation, ouvrant la porte à des relations affectives inédites avec ses proches. Une difficile transformation pour accéder à la liberté d’aimer.
Sous nos yeux, Maria s’arrache au domicile familial, sous l’emprise d’une colère mélangée au chagrin et aux larmes. Réfugiée en solitaire dans un appartement sans repère familiers, elle sent le sol se dérober sous ses pas, comme si le monde s’écroulait à l’instant de la séparation. Il lui faut du temps pour accepter d’explorer sa ‘part d’ombre’, comme le souligne la réalisatrice.
Dans un premier temps, nous mesurons l’étendue de sa solitude, l’absence de soutien conséquent de la part des ami.e.s à quelques exceptions près et le rejet persistant de sa fille aînée Anna, lui renvoyant l’image d’une mère incapable. Et émerge pour nous l’impossibilité d’accéder à elle-même, figurée par la relation compliquée au miroir et à la représentation d’elle-même ainsi renvoyée.
Nous y reconnaissons la culpabilité de ‘la bonne à rien’ et la haine de soi.
La réalisatrice ne craint pas en effet d’accompagner son personnage blessée dans ses errements, ses contradictions, ses ‘douleurs irrésolues’. Fruit d’une longue maturation (au financement difficile à trouver tant le sujet dérangeant inquiétait certains producteurs), le récit épouse subtilement le lent cheminement psychique aux sources d’un héritage familial et social, lequel, sans être l’apanage des femmes, signe souvent leur appartenance au même sexe.
La charge émotionnelle et le pouvoir de transformation d’une plongée dans l’inconscient
La plongée dans l’inconscient, rarement filmée dans une telle proximité avec l’interprète, met en évidence les vibrations émotionnelles d’une héroïne féminine en quête d’une acceptation d’elle-même, porteuse d’une métamorphose qu’elle ne connaît pas, exposée à notre regard ému dans sa faiblesse et sa vulnérabilité.
A ce titre, le recours à une thérapeute bienveillante à l’interventionnisme discret et à bonne distance (Kyrre Haugen Sydness, comédienne d’une grande justesse) prend tout son sens tant la médiation à bon escient favorise la remontée (accomplie seule) dans le temps nécessaire à Maria pour se détacher d’une vielle relation avec une mère toxique (Elisabeth Sand, impressionnante) au point de répéter avec sa fille le schéma de son propre échec conjugal. Aussi accueillons-nous le moment privilégié où la thérapeute d’une voix douce propose à sa patient exténuée après une nuit sans sommeil de s’allonger en chien de fusil sur son divan, avant de la regarder dormir.
La réalisatrice ne cherche pas cependant à faire l’apologie de la psychanalyse ; elle y montre sobrement le jalon utile dans un parcours d’affranchissement qui aurait pu emprunter d’autres voies. Et que de toute façon Maria continue seule, dans un ultime face-à-face avec son miroir (et la caméra). Le temps persistant d’une révélation à la beauté douloureuse et tremblée.
La vulnérabilité d’une héroïne transcendée par l’intensité de l’interprétation
Une autre évidence s’impose. Dans le rôle de Maria, l’actrice Helga Guren, complice de longue date de la réalisatrice, prend ici tous les risques d’exposition et d’engagement physique et émotionnel. Egalement comédienne de théâtre, elle est aussi danseuse, musicienne, compositrice et chanteuse. Au diapason d’une mise en scène à la fluidité et aux connotations musicales, Lilja Ingolfsdottir a trouvé en Helga Guren son Stradivarius.
La distribution des rôles se fait d’ailleurs dans le respect de chacun des personnages et le traitement réservé à Sigmund, finement interprété par Oddgeir Thune, ne déroge pas à la règle. En cohérence avec le refus du manichéisme revendiqué par la réalisatrice d’une fiction tout en nuances laissant à chacune et chacun, dans le couple notamment, sa part d’humanité et de mystère.
Elle confie d’ailleurs se méfier de ‘la vision binaire’ adoptée dans de nombreux films pour représenter les personnages féminins soit comme des victimes soit comme des femmes très fortes. Et elle ajoute : « Heureusement nous sommes arrivés à un moment où les regards changent, où nous pouvons montrer la femme comme un être humain, c’est-à-dire dans sa complexité. C’est ça le féminisme, ce n’est pas montrer la femme comme une victime ou un héros masculin mais comme un être humain vulnérable ».
Samra Bonvoisin
Loveable, film de Lilja Ingofsdottir-en salle le 18 juin 2025 ; festivals : Karlov Vary, Prix spécial du Jury/Prix de la meilleure actrice, Les Arcs, Grand Prix du Jury/Prix d’interprétation féminine.
