Un jeudi sur deux, Jacques Marpeau, docteur en sciences de l’éducation et Daniel Gostain, enseignant spécialisé, membre de la FNAREN décortiquent une notion pour en faire un sujet de réflexion, pour ouvrir le débat, afin de mettre en relief les enjeux qui découlent de leur utilisation.
Qu’est-ce qu’une émotion ?
L’émotion est un surgissement de sensations intenses, agréables ou désagréables dans un état de conscience contradictoire, complexe et momentané. C’est une perturbation des modes habituels de perception, de régulation des sensations et des comportements.
Elle s’accompagne de signes physiologiques, tels que l’accélération du rythme cardiaque, la pâleur ou la rougeur, la sueur ou le tremblement. Elle se traduit aux plans psychique et relationnel par des sensations de malaise comme le bégaiement, l’inhibition ou l’agitation euphorique.
L’émotion nait du surgissement de quelque chose qui est ressenti comme inacceptable ou insupportable : une injustice, un meurtre, une destruction qui suscite la sidération, la révolte, l’indignation ou la colère. Elle nait aussi de ce qui est ressenti comme merveilleux et désirable, tels l’amour, la tendresse, la beauté qui suscite l’émerveillement, l’admiration, l’enthousiasme. La personne est soudainement mise en présence d’un enjeu humain qui la bouleverse sans qu’elle puisse toujours en clarifier la nature et la cause.
En même temps qu’un séisme intérieur, l’émotion est un puissant moyen de se sentir exister, d’où la recherche d’émotions fortes, source d’excitation, du déni des limites et d’une illusion de toute puissance.
L’état émotionnel : un inconfort qui fait signe
Un élève, un enseignant envahi par l’émotion, se sentent vulnérables, en dépendance de leur émotion, de la situation et des personnes témoins de leur trouble. Cette perturbation alerte sur l’existence d’un enjeu de sens et de valeur qui oblige à se positionner. Il y a « préconscience », intuition de quelque chose d’enfoui, de vital et d’incertain, qui surgit et modifie l’équilibre de la vie ordinaire. La personne émue est atteinte, touchée par un « signe » qui révèle et réveille une espérance ou une peur enfouie, une énergie qui sourd à un moment et dans un espace imprévu.
L’émotion n’appartient pas à la sphère de la rationalité factuelle. C’est un phénomène lié à une histoire affective et relationnelle, réveillée par ce qui émeut.
L’intelligence émotionnelle
Faire avec ses émotions nécessite une compréhension de ce dans quoi on est pris. Cela oblige à penser ses perceptions et ses réactions en parallèle à ce que l’on ressent et à ce qui les provoque, tout en en projetant les conséquences potentielles. C’est un travail complexe d’élucidation et de distanciation opéré par l’intelligence. C’est ce type d’intelligibilité que l’on sollicite quand on dit à un élève en colère de « se calmer, de réfléchir et de prendre du recul ».
Pour décrypter un état émotionnel chez autrui, iI faut appréhender les émotions comme l’expression de la dynamique vitale de tout humain. Pour contenir et orienter ses effets, il faut avoir conscience que l’émotion est à la fois une vulnérabilité et une richesse. Pour mettre l’émotion en travail chez les élèves, il faut leur apprendre à s’opposer à l’exploitation de la vulnérabilité émotionnelle par les prédateurs. Il faut aussi leur apprendre à transformer cette ressource émotionnelle en réalisation « pour le meilleur » comme dans les différentes formes d’empathie, de solidarités et d’expression artistique.
L’intelligence émotionnelle est une intelligibilité du sensible au moyen de l’empathie. L’empathie, à la base de l’attention à l’Autre et aux autres, n’est pas qu’une attitude, elle est un mode de pensée permettant de comprendre les états émotionnels d’autrui. C’est une pensée construite et structurée à partir d’une faculté de perception et d’identification des différents types d’émotions.
Les enjeux de la mise au travail de l’intelligence émotionnelle
Les émotions sont des processus de signification spécifiquement humains. Un élève capable d’émotion est sensible à ce qui fait la qualité et la valeur de sa vie et de celle d’autrui. Il perçoit les ambiances permettant la réflexion et les climats annonciateurs des conflits. Il est atteignable et chaleureux dans ses relations, en empathie avec les joies, les réussites, les peines et les désillusions d’autrui.
La sphère des émotions constitue un mode de perception et de lecture « ressentie », du monde et des autres. Elle est « en prise directe » avec les interactions affectives inscrites dans des rapports de places, de sens et de valeurs. Les émotions positives telles que l’émerveillement ou la confiance sont en prise directe avec les valeurs qui animent l’être humain. Les émotions négatives, tels le dégoût ou la colère, sont les « en-creux » de ses valeurs. Bien que plus difficiles à interpréter, elles relèvent des modes de réactions à ce que l’on refuse.
Les auditions de jeunes ayant participé à des viols collectifs révèlent une absence totale d’émotion, d’empathie et de conscience de la violence émotionnelle et psychique infligée à leurs victimes. On constate ce même phénomène d’insensibilité à ce que peut ressentir leurs victimes chez les auteurs de harcèlement. La qualité du vivre ensemble est conditionnée par la capacité des participants à percevoir et à décrypter les émotions.
Les enjeux de société de la compréhension des émotions
Les émotions collectives s’expriment dans l’enthousiasme partagé des rassemblements festifs. Elles se traduisent aussi dans les émeutes. Le terme d’émeute vient d’émoi, d’émotion et d’émouvoir qui signifie « mettre en mouvement ». Déclenchées par un événement considéré par une partie de la population comme scandaleux et révoltant, l’émotion explose en violences en réponse à un inacceptable qui entre en résonnance avec d’autres vécus d’injustices ou d’humiliation.
Condamnable dans ses différentes formes de destruction, l’émeute est la traduction en violences d’une destructivité incontrôlée aux conséquences considérables. Les assurances ont estimé entre 600 et 650 millions d’euros le coût des émeutes de juillet 2023. Une telle estimation traduit, en termes comptables, l’enjeu du travail éducatif à entreprendre au sujet des émotions et de leurs emprises tant au niveau de la collectivité humaine que des individus. Alors qu’il leur faudrait comprendre ce dans quoi ils ont été pris, nombre d’adolescents ayant participé à des émeutes se retrouvent seuls, sans appui et angoissés de la découverte de leur pouvoir de destruction.
Quand un enfant de douze ans incendie son école, il reste à répondre à la question : « A côté de quoi notre société est-elle passée, pour qu’il en soit arrivé là » ?
Est-ce qu’on peut apprendre sans émotions ?
Il faut déjà définir ce qu’est apprendre. Si, par exemple, c’est apprendre à compter, il est plus compliqué de répondre à ta question que si c’est apprendre à escalader, car je ne peux pas apprendre à escalader sans émotion, vu que l’escalade, c’est de dépasser l’émotion de la peur du vide, un dépassement de quelque chose.
Si on définit tout apprentissage comme étant une déconstruction et un dépassement de ce que l’on sait déjà, dès l’instant où il y a déconstruction, il y a émotion. Il n’y a pas d’apprentissage sans désapprentissage. Certains apprentissages se font dans l’enthousiasme, et là on est bien dans l’émotion. L’enthousiasme annule la peur de l’effondrement de la continuité de soi, qui est le risque vécu dans la déconstruction. Cette annulation de la peur est un effet bénéfique de l’émotion.
Un apprentissage en humanité, c’est devenir celui qu’on n’est pas encore, avec les émotions liées à la perte des sécurités d’avant et celles des bénéfices associés au fait de grandir.
D’accord, mais imaginons un enfant qui apprenne des notions, des techniques, en étant en bonne partie détaché de ce qu’il apprend, le faisant de façon assez mécanique. Il apprend quand même, non ?
Probablement que pour des enseignants spécialisés, c’est ce qu’ils rencontrent au quotidien. Ce sont des enfants qui ont appris la « dés-implication » pour ne pas être en danger et qui vont se soumettre à des injonctions de se remplir de quelque chose.
Mais c’est l’absolu contraire de l’appropriation. Ils ont organisé des mécanismes de défense pour ne pas être attêtres par ce qu’ils apprennent. C’est la pire des choses, car c’est la destruction de la vitalité même de l’apprendre, c’est-à-dire de prendre quelque chose pour en faire une dynamique de vie. C’est là où la chosification de l’enseignement tue la vitalité de l’enfant.
Quand le « je » est absent, la vie est absente et on a un enseignement mortifère. Après, il ne faut pas du tout s’étonner qu’on ait des gamins qui soient hors d’eux-mêmes, qui n’habitent pas leur vie. C’est la construction psychique de l’enfant qui est en jeu. S’il n’y a pas de « je » et si Le « JE » de l’enseignant n’invite pas le « JE » des élèves à « s’émouvoir » au sens de « se mouvoir », de « s’animer », il n’y a pas d’humanité qui se rencontre. Et là, on est dans toute la question de l’enjeu de destructivité ou de créativité, qui est le centre même de la question de l’émotion.
Est-ce que l’enseignant peut accorder une place à ses propres émotions en classe ?
S’il n’accorde pas de place à son émotion dans son enseignement, il n’y aura pas de rencontre inter-humaine, et on sera dans la réification, la chosification, parce qu’on ne peut pas remplacer l’enseignant par un ordinateur.
Mais ce qui est compliqué, c’est que l’enseignant doit laisser sa propre émotion à sa place. Il ne doit pas être un influenceur par l’émotion. Or l’émotion est le véhicule à la fois du meilleur et du pire de l’influence et l’influence est un asservissement et l’enseignant a pour fonction de libérer de tous les asservissements, y compris du sien.
C’est toute la question de l’ajustement de la distance, d’être ou ne pas être atteint par l’émotion et par le vécu de l’autre. C’est le problème de la double posture, de symétrie et d’asymétrie : il faut qu’il y ait rencontre, donc que les enfants nous prennent pour des humains, avec nos propres joies et souffrances. Un éducateur doit être atteignable. Par contre, il ne doit pas être en résonance absolue, en dépendance de l’émotion des autres, ni en dépendance de ses propres émotions, de ses propres croyances et de ses propres certitudes.
Propos de Jacques Marpeau recueillis par Daniel Gostain
Pour appréhender plus en détail « Le travail éducatif avec les émotions », se référer à mon ouvrage : Le processus de création dans le travail éducatif. Toulouse, Érès, 2013, coll. L’éducation spécialisée au quotidien. Pages. 87 à 101.
