La plateforme Pearltress concentre tous les regards par sa place centrale quant aux accès aux manuels. La dénomination « manuels libres », séduisante au premier abord, masque en réalité une diminution de diversité de choix éditoriaux. Elle soulève un ensemble de questions sociales, politiques et démocratiques. Alors que l’on s’inquiète de la montée des fake news, de la désinformation et de la perte de repères à l’ère numérique, une plateforme scolaire propose des contenus non vérifiés et issus de sources non scientifiques dans sa version grand public. Article mis à jour le 20 novembre 2025
Scrollez sur Pearltrees…
En cherchant à partir d’un compte grand public des « granules » sur des sujets sensibles comme le nazisme, on peut rapidement tomber sur des résultats pour le moins inquiétants : « Islamo-nazisme », des photomontages mêlant Obama et Hitler, une vidéo de Poutine, une croix gammée qui coule avec un drapeau européen, « Comment Londres et Wall Street ont mis Hitler au pouvoir », « Hitler, agent du sionisme et de la franc-maçonnerie », « La CIA protégeait les nazis », « Hitler s’est échappé de Berlin et est mort en Amérique du Sud », voire des dessins caricaturaux mêlant sigles communistes et nazis à connotation sexuelle illustrant « la construction européenne pour les nuls ». Les élèves, pour la plupart mineurs, se retrouveraient-ils potentiellement eux aussi exposés à des contenus qui contreviennent aux valeurs de la République ?
Ce mélange de confusionnisme, de complotisme et de manque total de rigueur académique risquerait alors de nuire gravement aux élèves. À l’ère de la suspicion généralisée, de l’intelligence artificielle et des réseaux sociaux, l’École ne doit-elle pas plus que jamais éduquer à l’esprit critique, à la méthode scientifique et à la vérification des sources — et non devenir une passerelle vers ce type de contenus ?
Des ressources intéressantes… mais à quel prix ?
Tout n’est pas à rejeter, bien sûr. On trouve sur Pearltrees des ressources pertinentes, notamment pour l’EMC, l’égalité ou l’EVARS. Mais leur exploitation exige un œil averti, du temps et de la patience. Les dossiers sont souvent présentés sans hiérarchie, sans organisation, et il est difficile de distinguer les contenus fiables des autres. Tout vérifier est extrêmement chronophage pour un enseignant, et pratiquement impossible pour un élève. Si l’idée d’une plateforme collaborative pour les enseignants peut être plaisante, elle recèle quelques écueils de taille…
Des manuels numériques… mais peu pratiques
Même dans les manuels dits « libres », la présentation reste problématique. Il est souvent impossible d’avoir le document et les questions sur le même écran, ce qui rend leur utilisation pédagogique peu pratique. L’ergonomie est difficile, et le sens général manque parfois de clarté.
Certains manuels sont développés en partenariat entre la Région académique et la Région Île-de-France (par exemple : physique-chimie 2nde, SNT, lettres 2nde et terminale, philosophie, mathématiques 1ère tronc commun, SES tous niveaux). D’autres, notamment en langues, en lettres (1re GT), ou en histoire-géographie-EMC, sont élaborés sous la direction d’un IA-IPR. Mais à côté de ces manuels validés par la Région Ile-de-France, dit manuels « libres » circule une masse de contenus non vérifiés, sans aucune garantie d’expertise, de rigueur scientifique ou de cohérence pédagogique. Cette absence de contrôle est profondément inquiétante.
Un enjeu démocratique
L’approche consistant à proposer des manuels numériques dit « libres » peut sembler progressiste et innovante. Mais , les dérives politiques d’une éducation laissée au bon vouloir des régions soulèvent une question à la fois démocratique et idéologique, comme financière avec un marché de 18 millions.
Par ailleurs, exposer des lycéens à des contenus complotistes, faux, ou idéologiquement orientés, sans filtre ni mise en contexte, reviendrait à les livrer à une désinformation insidieuse et pourrait compromettre leur capacité à construire un savoir structuré, critique et éclairé. L’École peut-elle déléguer sa mission à des plateformes ouvertes qui mélangent le meilleur et le pire ? Si le numérique a toute sa place dans l’éducation, ne doit-il pas s’appuyer sur des ressources fiables, validées, encadrées par des professionnels de l’enseignement et de la recherche ?
Djéhanne Gani
Prolongement : Pearltrees vs Manuels : si on réorientait le débat ?
Extrait de la réponse de Pearltrees : « Non, un élève ne peut pas se retrouver face à des contenus qui contreviennent aux valeurs de la République. Un élève ne peut chercher que dans son compte ou dans l’espace de son établissement (les collections privées ne sont pas éligibles à la recherche). Les espaces Pearltrees sont modérés et quand notre algorithme détecte un contenu douteux, il est remis à l’enseignant qui jugera de la réponse appropriée. Depuis un compte enseignant, on a accès aux recherches dans tout Pearltrees, mais un enseignant, peut-on espérer, saura distinguer les contenus pertinents des autres… » (Francis Rocaboy, Pearltrees)
Île-de-France : une plateforme numérique unique mais pas de manuels scolaires des éditeurs scolaires
