Ce que répond Pearltrees…
Pas d’amalgame, nous explique Francis Rocaboy, directeur de Pearltrees : « Il faut bien distinguer « Pearltrees.com », service de curation grand public, de « Pearltrees Éducation », plateforme pédagogique conçue pour accueillir les enseignants et les élèves des établissements scolaires qui est dans le GAR et totalement conforme avec le cadre de confiance de l’éducation nationale. Ces deux services s’adressent à des publics différents et par conséquent obéissent à des règles distinctes. « Pearltrees Éducation », le service pédagogique actuellement déployé auprès de près de 2000 établissements en France et notamment des lycées franciliens, offre aux établissements un environnement protégé. »
Quelles conséquences pour les élèves dans leurs espaces de travail « Pearltrees Éducation » ? « Ce sont des espaces privés : seuls les enseignants, les élèves et l’administration d’un établissement peuvent accéder à l’espace de leur établissement. Les personnes extérieures à l’établissement ne peuvent pas accéder aux travaux, et seuls les professeurs ont la capacité de partager des contenus précis à l’extérieur.
Pas d’inquiétude à avoir, donc, côté élèves ? « Non, un élève ne peut pas se retrouver face à des contenus qui contreviennent aux valeurs de la République. Un élève ne peut chercher que dans son compte ou dans l’espace de son établissement (les collections privées ne sont pas éligibles à la recherche). Les espaces Pearltrees sont modérés et quand notre algorithme détecte un contenu douteux, il est remis à l’enseignant qui jugera de la réponse appropriée. Depuis un compte enseignant, on a accès aux recherches dans tout Pearltrees, mais un enseignant, peut-on espérer, saura distinguer les contenus pertinents des autres… »
Ce que répondent des profs …
Des collègues utilisant Pearltrees Education témoignent aussi de leur incompréhension face à certaines idées reçues. Pearltrees Education ne leur apparait pas comme une plateforme dont le but principal serait de trouver des ressources : dans les usages pédagogiques réels, il s’agit d’une plateforme parfaitement sécurisée, intégrée au GAR, où on construit des espaces de travail et de partage collaboratifs avec ses classes. L’ergonomie serait difficile à prendre en main ? Beaucoup d’utilisateurices, y compris élèves, soulignent au contraire sa simplicité et sa fluidité, pour peu qu’on l’utilise régulièrement. Cela suppose, comme toujours, le déploiement d’une formation, continue, aux manipulations et aux possibilités.
Peut-on parler de perte de contrôle ou de liberté pédagogiques ? Pearltrees Education parait donner précisément à l’enseignant·e le pouvoir, le bonheur, de créer, choisir et organiser ses ressources dans ses collections comme autant de chapitres de son propre manuel. D’une certaine façon, Pearltrees marque une réelle reconnaissance de l’expertise enseignante, dans des tâches d’ingénierie pédagogique.
Par sa présentation granulaire, Pearltrees fragmenterait les connaissances, nuirait à « la hiérarchisation des informations » et à « la structuration du raisonnement » ? En réalité, dans notre culture numérique, nos pratiques littératiques sont d’ores et déjà placées sous le signe de la discontinuité plus que de la linéarité. En réalité, dans l’Ecole, c’est depuis toujours le rôle de l’enseignant·e que de créer un cheminement progressif et de donner du sens, c’est depuis longtemps, loin des pédagogies de la transmission clefs en main, l’enjeu de bien des dispositifs pédagogiques que d’aider l’élève à construire le sens de ses apprentissages.
Ce que permet Pearltrees…
On le voit : la plateforme ouvre des possibilités que n’offrent pas les manuels habituels, qu’ils soient papier ou numérique, des possibilités qui sont apparues, témoignent les collègues, particulièrement précieuses lorsqu’il fallut assurer en temps de confinements la « continuité pédagogique ». Soulignons en particulier quelques éléments pédagogiquement saillants : la création et le partage par les élèves de productions multimédias (enregistrements audio, montages vidéo, diaporamas, images enrichies de type Canva ou Genially, infographies, cartes mentales …) ; le déploiement d’activités collaboratives, en particulier d’écriture ; la récente intégration d’une IA, sécurisée, susceptible de donner lieu à des activités créatives et critiques ; enfin et surtout, la capacité donnée à l’élève de garder traces de ses apprentissages et d’éditorialiser ces traces selon une logique de portfolio que l’Ecole française aurait tout intérêt à favoriser.
Ce qui nous interroge…
Il convient donc bel et bien de sortir des visions univoques, orientées, manichéennes : la réalité est bien plus complexe et intéressante que celle que décrivent certains conservatismes, économiques, politiques ou pédagogiques.
Il convient cependant de poser les questions qui demeurent, en particulier de gouvernance. Peut-on déployer massivement, une fois de plus, un outil pédagogique sans concertation avec le personnel enseignant ? Faut-il orchestrer ainsi une concurrence brutale entre manuels et plateformes, entre papier et numérique, au lieu de chercher à les articuler intelligemment, au lieu de favoriser la liberté de choix en fonction de la pédagogie que l’on veut mettre en œuvre ? Ne faudrait-il pas clarifier davantage ce que sont les « manuels » annoncés comme intégrés à la plateforme, développés « en partenariat entre la Région académique et la Région Île-de-France » ou « sous la direction d’un IA-IPR » : sont-ils authentiquement libres et participatifs ? ou bien labellisés et sous contrôle ? La véritable concurrence n’est-elle pas entre Pearltrees, plateforme payante et privée, et Eléa, plateforme gratuite et libre ?…
Bref, concluons, provisoirement, ce débat édifiant en rappelant le principe essentiel qu’annonçait en 2012 le ministre Vincent Peillon au Forum des Enseignants Innovants du Café pédagogique, et que bien des administrations et collectivités devraient plus que jamais suivre : « Le ministère de l’Education nationale n’est pas un ministère comptable… L’entrée dans tous les sujets sera d’abord une entrée par la pédagogie. »
Jean-Michel Le Baut
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