Amener les élèves à lire de la poésie contemporaine, cela vous apparait-il comme une difficulté ou comme une chance ?
Avouons qu’amener les élèves à lire de la poésie qu’elle soit contemporaine ou pas, et même plus généralement amener les élèves à lire est trop souvent, malheureusement, chose compliquée. Mais j’ai préféré y voir une chance de montrer aux élèves que la poésie fait partie de leur quotidien, qu’elle reste un moyen d’expression qui permet de libérer leurs émotions, leur créativité, leur imagination, leur sensibilité. Le projet « lectures musicales » constituait une entrée pertinente, originale, ludique et séduisante pour travailler la poésie. En revanche la difficulté semblait être le temps. Il a fallu s’organiser, se répartir les tâches. Les élèves ont su relever le défi. Leur investissement a dépassé le cadre de la classe, des heures qui nous étaient octroyées et toutes mes attentes. Il a fallu communiquer à travers les écrans, les messages et les audios et se rencontrer parfois même sur le temps des week-ends et des vacances ou encore sur les heures de pause dans la cour du lycée plus spacieuse sous les yeux des autres élèves. Mais ce fut toujours avec plaisir et sans contrainte. La poésie nous a réunis.
Vous avez lancé les élèves dans un défi de lecture à voix haute : comment se sont-ils réparti les poèmes ? quel travail spécifique avez-vous mené pour développer les compétences d’oralisation ?
Les élèves ont d’abord été sollicités pour sélectionner les poèmes. J’y voyais une occasion de les confronter à la lecture de l’œuvre. Ils ont pu ainsi proposer une première lecture personnelle et justifier leurs choix. Concrètement ils avaient travaillé seul ou par binôme en amont. Nous avons parcouru l’œuvre en classe. Le livre à la main, ils prenaient la parole s’ils désiraient sélectionner un poème, une strophe ou un vers, et expliquaient pourquoi. Cette étape permettait de travailler les compétences évaluées à l’examen. Les choix ont été l’objet de discussions et d’un vote. Comme la prestation devait être de courte durée, les élèves ont voulu proposer un vrai corpus. Sans trahir la composition de l’œuvre, ils ont construit la prestation en ordonnant les parties choisies. Leur fil conducteur : « Les forêts creusent / parfois une clairière / au-dedans de soi ».
Nous avons ensuite travaillé véritablement la mise en voix. Après quelques rappels sur la lecture du texte poétique, ils se sont entraînés par groupe de 4 en s’écoutant, en s’inspirant des lectures d’Hélène Dorion, se réécoutant, se corrigeant les uns les autres – encore une manière de travailler autrement la poésie , la portée des mots, le rythme des syllabes, le son des émotions, les silences d’introspection. Certains se sont enregistrés et ont envoyé leur lecture. La vidéo de présentation reprend un de ces entraînements (avec une erreur de liaison d’ailleurs 😉 ). Tous se sont confrontés à l’exercice. Certains lecteurs étaient choisis, d’autres se sont portés volontaires pour réciter sur scène. Les plus timides y ont vu un vrai défi et l’ont relevé avec succès et fierté. Ils l’ont conçu aussi comme un excellent entraînement à l’épreuve orale de français.
J’ai interrogé les élèves sur leur définition de la poésie. Nous avons évoqué l’étymologie, le lyrisme, Orphée, la lyre et je leur ai présenté le projet « Lectures musicales ». A la suite, spontanément, certains élèves musiciens ont proposé de jouer, de composer. Ils ont écrit leurs partitions en justifiant rythmes et sons et même instruments d’après les poèmes d’Hélène Dorion. Ils ont envoyé leurs compositions, à la flûte traversière ou au piano. Le livre est sorti de la classe. Il a été l’objet de recherches musicales dans le cadre familial et dans les écoles de musique. Pour d’autres la composition musicale a été travaillée dans l’établissement. Par groupe de 2 ou de 3, les élèves se sont réparti les étapes du corpus et ont cherché une bande son avec le logiciel Audacity, bande son faisant échos aux mots, aux rythmes et aux émotions. Nous avons ensuite mis en commun en superposant parfois les différents enregistrements pour réaliser la bande-son collective..
En quoi cette mise en résonance musicale vous parait-elle avoir aidé les élèves à s’approprier la poésie d’Hélène Dorion et/ou à développer leurs compétences de lecture ?
Ces exercices ont permis aux élèves de s’interroger sur les poèmes, de les interpréter et de les mémoriser, de percevoir la beauté des émotions et l’harmonie des rythmes. Ce travail était un complément à notre étude de l’œuvre dans le cadre de la préparation au baccalauréat mais a aussi développé des compétences de lecture quel que soit le texte poétique. Il a suscité un intérêt pour la poésie par delà les séances de cours et a donné parfois aux élèves l’envie d’écrire, eux-aussi, des poèmes.
Ce beau travail a débouché sur la réalisation d’un diaporama à partir de photos de promenades en forêts : comment l’avez-vous préparé ? quels vous semblent les intérêts de faire ainsi sortir la poésie du livre ?
Pour présenter le projet, j’avais proposé aux élèves quelques recherches sur l’auteur et plus particulièrement des reportages et interviews sur Hélène Dorion. Il s’agissait de mettre en lumière le lien entre la poésie et d’autres formes artistiques. Nous avions également travaillé en parallèle le poème Promenade sentimentale et nous étions rendus dans les marais de Lécluse, village proche de Cambrai, sur les lieux qui ont inspiré Verlaine. L’exercice proposé aux élèves consistaient à rendre compte du poème en images (photographies, dessins, tableaux ou images générées par l’IA). Dans le cadre de notre prestation, il semblait intéressant d’imaginer un fond de scène, d’où l’idée du diaporama. Et, quoi de mieux que des balades au cœur des arbres pour comprendre, sentir et dire les forêts ?
J’ai donc invité les élèves à se promener en forêts avec les amis, la famille, les proches. Inspirés par leurs lectures, ils ont pris des photos, ont filmé. Ils devaient trouver les images qui correspondaient aux vers et les vers qui correspondaient aux images. Ils ont envoyé leur restitution. Après sélection, une élève s’est chargée du montage. La poésie est sortie du livre pour devenir un lieu et un moment de partage, pour éveiller un autre regard, pour solliciter les différents sens, pour apprécier la beauté exceptionnelle dans la banalité du quotidien. La poésie est sortie du livre pour inviter à se faire poète.
Vous avez même mené une représentation chorégraphiée de ces lectures d’Hélène Dorion : quel a été le travail de conception ?
Le mot « chorégraphiée » me semble important. A l’image du recueil, à l’image des arbres des forêts, à l’image des forêts, à l’image de Mes Forêts, nous voulions que notre travail propose un chœur, un ensemble au sein duquel chacun trouve place avec sa particularité, sa sensibilité, son talent. Nous avons saisi l’opportunité d’associer la danse à la musique. Et chacun a eu son rôle : des récitants, des musiciens, des encadrants (techniciens image et son), des costumiers (ils ont réalisé leur tee-shirt à partir de leur lecture et se sont parés des vers d’Hélène Dorion), des metteurs en scène et des danseurs.
Les élèves se sont attribué les différentes étapes du corpus par groupe de 2. Ils sont partis de gestes simples en relisant les poèmes. Ils ont associé les mouvements du corps aux mots, aux images et aux émotions sur la musique. Cette étape a donné lieu à des échanges entre tous les élèves de la classe. Ceux qui ne dansaient pas conseillaient, filmaient les essais, apportaient un jugement en le justifiant le texte à l’appui. Quelques uns faisaient partie d’écoles de danse dans le cadre de leurs loisirs mais les autres non. Et d’ailleurs le final est dansé par l’ensemble des élèves sur scène. A nouveau, pour trouver comment dire le poème avec le corps, le livre a quitté la classe pour gagner les écoles de danse, le cercle familial, les discussions entre amis, l’intimité de la chambre. Les élèves ont également dû réfléchir à la gestion de l’espace et la signification qu’ils voulaient lui donner. Le chœur, les cœurs à l’unisson, chantant et dansant Hélène Dorion avec beaucoup d’émotion.
Comment les élèves ont-ils vécu cette « mise en danger » physique de soi ?
Je ne pense pas qu’ils aient vécu ce moment comme une « mise en danger » mais plus comme l’occasion de s’affirmer, de relever des défis, de laisser libre cours à leur créativité ou de manifester leur solidarité. A travers les mots, la danse ou la musique, ils se donnaient la réplique à tour de rôle dans le respect des uns et des autres. Ils parlent davantage d’une expérience humaine inoubliable. Et, en effet, ils ont pu à cette occasion partager des valeurs : écoute, confiance, partage, sincérité, autonomie, responsabilité, liberté et respect. On le perçoit dans la captation de la prestation au Conservatoire de Douai (malheureusement avec les aléas du direct et pas vraiment de répétition, un décalage entre la bande son le piano enregistré et la flute, le piano de Nolhan en direct qui jouait sur scène).
L’autrice Hélène Dorion a elle-même proposé des enrichissements vidéo et audio de son recueil : à la lumière de votre travail, cela vous semble-t-il pouvoir inspirer sur d’autres œuvres des démarches pédagogiquement fécondes?
Si au début certains élèves étaient réticents, considérant que ce projet à l’aspect ludique était une perte de temps pour l’échéance de l’examen, ils ont à la suite compris l’intérêt de la démarche et en sont sortis grandis. C’était certes peu conventionnel de travailler de cette manière une œuvre inscrite au programme du baccalauréat. Mais l’intérêt pédagogique me semble indéniable. Outre le fait qu’ils se sont préparés aux épreuves en travaillant le texte, en le mémorisant, en développant des compétences en argumentation et en expression, l’expérience a incité les élèves à développer des qualités psychosociales.
Ils ont travaillé ensemble avec leurs particularités, leur goûts et leurs personnalités propres. Nos classes mélangent des élèves qui ont choisi des spécialités, des options très différentes. Il est parfois difficile d’avoir un vrai groupe classe et de créer une cohésion de groupe. Le cours de lettres est un cours qui rassemble des élèves aux profils parfois très différents. Le projet a permis de fédérer et de montrer la richesse de leur différences. Certains m’ont même avoué avoir véritablement rencontré les autres, leurs camarades qu’ils côtoyaient pourtant depuis plusieurs mois déjà, et appris à les connaître à l’occasion des exercices.
De plus l’apport incontestable du projet est sans aucun doute l’estime de soi. Les élèves disaient avec beaucoup d’humilité ne pas être des artistes et il n’était pas question de rivaliser avec les élèves du Conservatoire à Rayonnement Régional de Douai. Mais le projet leur a prouvé qu’il pouvaient être fiers d’eux et qu’ils sous-estimaient leurs qualités.
Enfin les différentes étapes ont permis de sortir la poésie du contexte scolaire et de montrer aux élèves qu’elle fait partie de leur monde et qu’elle doit les inspirer à apprécier la beauté de leur quotidien. Alors oui, pourquoi ne pas proposer cette démarche sur d’autres œuvres ? Et je m’imagine très volontiers mener la même expérience avec d’autres élèves et à travers l’étude d’autres œuvres l’année prochaine.
Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut
Un entraînement à la lecture sur la bande son
La représentation chorégraphiée
Le diaporama des promenades en forêts
Vidéo lectures d’Hélène Dorion
