« Oui » est tourné pour l’essentiel à Tel-Aviv, écrit et réalisé par un grand cinéaste israélien, inventeur d’une esthétique radicale au diapason de son esprit de rupture, remarqué dès ses débuts (« Le Policier » en 2011, Prix du Jury, Festival de Locarno) pour son regard aiguisé sur le pouvoir et la société de son pays natal ; et, jusque-là, pour son souci revendiqué d’inscrire l’individu révolté ou décalé dans un rapport de résistance, une relation conflictuelle avec le collectif et la communauté.
Aujourd’hui, à travers l’histoire déchaînée et carnavalesque d’un musicien de jazz et de sa femme danseuse offrant fougueusement leur art, leur âme et leur corps aux riches et aux puissants jusqu’au consentement existentiel, Nadav Lapid change de braquet.
Son cinquième long métrage s’impose à nous comme une satire féroce, furieuse, dans l’excès et la folie, entre grotesque et science-fiction, comme une fable brûlante, dans une forme faisant entrer le chaos de la guerre dans le film, et une réflexion profonde et douloureuse sur la déshumanisation de notre monde. Un film important, malséant, à la (dé)mesure de la tragédie historique en cours.
Jouissance à corps perdu, frénésie orgiaque, au service du pouvoi
Y. (Ariel Bronz), pianiste de jazz (et acrobate aux membres élastiques), et sa femme Jasmine (Efrat Dor), danseuse craquante au magnétisme confondant, vendent leur talent, et bien plus encore, aux tenants du pouvoir, civils, militaires et autres riches décideurs. Une vie quotidienne trépidante, survoltée, boulimique, rythmée par chants, danses et musiques, traversés par leurs élans et leurs contorsions en particulier de la part du musicien débridé, lequel expose aux yeux de tous (les commanditaires et leur cour) ses capacités de gesticulation et de déplacement dans l’espace, rapides comme l’éclair. Des journées et des nuits consumées. Jusqu’à l’épuisement : baiser goulu et interminable accroché aux lèvres de Jasmine, absorption de nourriture et d’alcool au point de vomir la tête hors de l’eau d’une piscine recouverte d’un tapis flottant de balles en caoutchouc rouge après un plongeon en état d’ivresse comateuse, figures chorégraphiques insolites (les mains enlacées du couple en mouvements plus expressifs que les visages hors champ)…. Et la primauté accordée au geste plutôt qu’à la parole.
Avec une croyance indéfectible partagée par le duo : le divertissement ainsi dispensé va leur apporter gloire, argent et avenir meilleur pour leur bébé.
Y., à la maison, dans un moment de répit éphémère, souffle même à l’oreille de son tout jeune fils : ‘résigne-toi le plus vite possible. La soumission, c’est le bonheur’.
Aveuglement tenace, détresse mélancolique : le bouffon et l’air de la guerre
L’après 7 octobre et son cortège d’horreurs de l’attaque innommable au déchaînement de la contre-offensive militaire se font percevoir puis voir et entendre (fumées noires au loin, bruits des bombardements sur Gaza…) et Y. ne change pas de chemin.
Et quand les autorités officielles lui commandent la compostion de la mélodie qui sera associée à une chanson patriotique pour la création d’un ‘nouvel hymne national’ apte à galvaniser les troupes, et réconforter le peuple, Y. accepte sans crier gare.
Et le propagandiste novice s’enfonce encore, lèche les bottes (au sens propre et visuel du terme) avec un soin attentionné, pris dans les rets de la fiction galopante, son emballement désordonné et obscène, son cocktail désaccordé de rock et de disco, son mélange détonnant de profiteurs imbus de leur force, de fêtards gradés (un chef d’état-major hurlant à tue-tête ‘Lo me tender’ d’Elvis Presley comme un cri de guerre), d’un Russe, ‘l’homme le plus riche du monde’ capable de faire sortir de terre un gratte-ciel dans le désert (d’un claquement de doigt), d’un étrange communicant à tête d’écran TV avec d’autres personnalités de poids au virilisme affiché.
Nadav Lapid passe allègrement du grotesque, de la vulgarité – inhérente à ces ultra-riches favorables à la recrudescence guerrière, tandis que Y. demeure absent à lui-même -, à une forme de décélération au ralenti, dans ce qui constitue le second grand mouvement de la fiction.
Au fil d’un déplacement dans l’espace (la traversée en voiture de la ‘zone’ désertique et ravagée qui sépare Tel-Aviv de Gaza) et d’une remontée dans le temps de la mémoire (le contact renoué avec Leah-Naama Preis, interprète intense, une amoureuse de jeunesse), Y. le jouisseur intempestif vacille, écoute, pour la première fois, le déploiement d’une parole dans toute sa puissance. Cadrée en gros plan par une caméra semblant épouser les soubresauts de la route, Leah décrit précisément, crument, les exactions commises par le Hamas le 7 Octobre. Plus tard, les anciens amoureux se séparent, constatent l’échange devenu impossible, l’impasse du retour à une affection dissoute, en dépit de l’amour partagé pour la musique. Des plans d’Y., entre déluge de pierres tombant sur son corps allongé dans le sable et cris vengeurs appelant à ‘brûler Gaza’ poussés du haut de la colline d’où s’élèvent fumées épaisses et bruits des explosions de bombes, seules manifestations au loin de la dévastation à l’œuvre du territoire palestinien.
Y aurait-il chez Y. sursaut, éveil ou prise de conscience tardive ? Quelques scènes d’errance dans le paysage incertain distillent une détresse mélancolique – et des éclats de beauté fugitive -. A charge pour les spectatrices et spectateurs, ébranlés par les ondes de choc de cette fiction ravageuse et décapante, d’accueillir sa fin ouverte.
Réalité, fiction, transcendance
La mise en scène d’une réalité dépassant la fiction, c’est l’ambition que se fixe ici Nadav Lapid et il en mesure la difficulté en tant qu’artiste et en tant qu’être humain. D’où son refus de juger Y. dont le cinéaste questionne le ‘renoncement’ car le propos de « Oui » « va bien au-delà de la situation en Israël ». La meilleure façon d’évoquer « cette puissance qui domine le monde », c’est de se placer du point de vue de celui qui est « écrasé par elle ». A ses yeux, « c’est la vérité de notre temps ».
A partir d’un tel constat, le réalisateur construit une partition violente, brutale, disharmonique et cruelle, exhibant les corps, formatant les esprits. Un ‘musical’ allant de la comédie à la tragédie dans un maelstrom de régimes d’images différents (accélérations de la pantomime et de ses variations par l’art du montage, effets spéciaux futuristes, extraits d’une vidéo réelle d’une chorale d’enfants en train de chanter un chant guerrier de vengeance et de tuerie…).
Des façons troublantes de figurer la montée en puissance de l’oppression, l’essor tous azimuts du pouvoir par la force. Et, dans sa laideur ostentatoire, sa beauté convulsive, sa poésie secrète, « Oui », c’est la mise au jour des périls qui menacent notre humanité. A travers l’expérience sans filet du présent. C’est ce qui en fait le prix.
Samra Bonvoisin
« Oui », film de Nadav Lapid-sortie le 17 septembre 2025-Sélection ‘Quinzaine des cinéastes’, Festival de Cannes 2025
