Changer de rythme, apaiser et réparer : passer d’une « politique de l’annonce » à une politique éducative durable
Aujourd’hui, notre École est abîmée, inquiète. Elle l’est après des années de gestion autoritaire et verticale, d’idéologie réactionnaire, de restrictions budgétaires, de communication intempestive, d’instabilité, de mépris et de séparatisme social.
De l’école au collège, du lycée général et professionnel, à l’enseignement supérieur, tout le système éducatif a subi des réformes durant les deux quinquennats du président Macron, placé sous le signe d’une instabilité chronique. La brutalité de certaines réformes, souvent conduites à rebours des expertises de la recherche et de l’expérience des professionnels qui travaillent quotidiennement dans les établissements scolaires, a profondément fragilisé l’institution.
Alors qu’une vague de précarisation, de « kits à penser », de déprofessionnalisation, de dépossession professionnelle et intellectuelle déferle sur l’École, la considération et la reconnaissance de leur expertise est un besoin et une attente forte. L’enquête internationale Talis pointait récemment le sentiment des professeurs français : seuls 4% s’estiment considérés par les dirigeants politiques comme par la société. Avec, en retour, un sentiment croissant de « travail empêché » et une défiance qui s’installe, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’institution. Les personnels ne comprennent plus toujours le sens de ce qui leur est demandé, tandis que les familles et l’opinion publique peinent à percevoir la cohérence d’un système sans cesse réformé. Coup double, donc, mais doublement raté : on a fini par fragiliser à la fois ceux qui font vivre l’École et la confiance que la société lui accorde.
Rétablir la confiance dans l’École et l’éducation : une priorité et une urgence
Cette crise se manifeste aussi par la crise du recrutement, la multiplication des démissions, des ruptures conventionnelles et des congés de longue durée.
Elle se manifeste également dans une pédopsychiatrie à la dérive, des politiques de prévention à bout de souffle, les alertes répétées sur la protection de l’enfance, les associations d’éducation populaire en difficulté et les loisirs éducatifs progressivement bradés au profit du secteur marchand.
Partout, les réponses répressives semblent s’imposer : face à une difficulté sociale, on sanctionne, on réprime, on exclut. Tout se passe comme si nos politiques ne croyaient plus en l’éducation et sacrifiaient délibérément le long terme pour satisfaire les opinions les plus conservatrices et, en retour, les renforcer. Il faut changer de cap.
Relancer la démocratisation pour notre démocratie
Alors, oui, nous avons du chemin à parcourir pour construire une École où l’on apprend ensemble, où les savoirs libèrent, émancipent et unissent tous les enfants de la République. D’autant plus que cet horizon s’est éloigné ces dernières décennies, qui ont vu croître la ségrégation sociale et les inégalités, ainsi que le séparatisme socio-scolaire, dont les groupes de niveaux constituent un exemple particulièrement révélateur.
Relancer la démocratisation de l’École, c’est faire de l’inclusion et de la lutte contre la ségrégation sociale et scolaire une véritable priorité politique. En effet, la démocratisation scolaire demeure aujourd’hui largement inachevée et reste marquée par de fortes logiques ségrégatives. La concentration des publics et la hiérarchisation des parcours fragilisent à la fois l’École et la démocratie, en installant durablement des inégalités de trajectoires. Dans un système encore largement structuré par le tri, les mécanismes d’orientation contribuent à produire des gagnants et des perdants socialement situés. La compétition s’est intensifiée sous l’effet du recul de l’État social et de la montée des logiques de responsabilisation individuelle. Relancer la démocratisation suppose donc de rompre avec ces mécanismes de tri.
Cette ambition démocratique passe également par une réflexion sur les contenus enseignés et sur les parcours proposés aux élèves : quelle place accorder à la philosophie ? Comment permettre à chacun de découvrir les métiers de l’artisanat, de l’agriculture et de l’industrie ? Comment construire une orientation fondée sur le choix plutôt que sur la relégation ou l’orientation subie ?
Car la défiance envers l’École s’est installée, nourrissant des sentiments de colère et de ressentiment qui sont dangereux pour la démocratie.
Nous pouvons construire une vision partagée, et il nous faut, pour cela utiliser une méthode : celle du rassemblement.
L’échec de la mesure phare du « choc des savoirs » de Gabriel Attal, les groupes de niveaux, atteste de la capacité des personnels de l’éducation et des citoyens à faire corps et à remporter des victoires. C’est le front commun mené par les personnels, les familles et les associations d’éducation populaire qui a permis de faire reculer une mesure qui trahissait, à nos yeux, les missions émancipatrices de l’École. Car aimer l’École, c’est promouvoir la démocratie. C’est refuser les assignations. C’est défendre la possibilité, pour chaque enfant et chaque jeune, d’apprendre, de choisir et de construire son avenir. Tout reste possible si nous le voulons, ensemble.
Réparer avant tout
Alors, quelles pistes ? Il faut d’abord réparer : réparer les conditions de travail, les effectifs, les salaires, mais aussi réparer le sens du métier et la considération accordée à celles et ceux qui l’exercent. Le sentiment de déconsidération alimente le mal-être au travail. Reconnaître les professionnels, leur expertise, leur capacité à penser et à agir doit donc être au cœur de toute politique de refondation.
La mixité sociale et scolaire est un autre chantier nécessaire. Le séparatisme actuel est un poison pour la démocratie. La reproduction des inégalités est une bombe sociale.
L’« École des classes » nourrit des sentiments d’humiliation et de discrimination qui peuvent être durables. Car ce qui se joue dans les salles de classe dépasse largement le cadre scolaire : c’est aussi là que se construit la solidité du lien démocratique.
Pour une École plus juste, solidaire, refaire de l’École un objet démocratique
Il faut enfin faire de l’École un véritable objet démocratique, et non la laisser devenir l’affaire des seuls technocrates ou bureaucrates. Cela suppose de redonner pleinement la parole à celles et ceux qui la font vivre au quotidien, afin de retrouver collectivement le sens et la vocation de l’École. Pour cela, nous devons partir de ce qui fonctionne déjà : des enseignements de la recherche, des expériences menées sur le terrain, des réussites, mais aussi des initiatives qui, partout, montrent qu’une autre École est possible.
Il s’agit ainsi de construire une École plus ouverte, plus solidaire et davantage tournée vers l’émancipation de chacune et de chacun. Une École qui prenne le temps de transmettre, de former et d’accompagner ; une École qui s’inscrive dans le temps long, plutôt que de se laisser guider par l’urgence et la succession des réformes. C’est tout le sens de ce livre et du chantier que nous souhaitons ouvrir avec lui. Il ne s’agit pas de proposer une réforme supplémentaire, qui viendrait s’ajouter à tant d’autres, mais de contribuer à une véritable reconstruction durable de l’École pour passer d’une « politique de l’annonce » à une politique éducative durable. Une reconstruction qui ne pourra se faire qu’avec celles et ceux qui la font vivre, qui la fréquentent, qui la connaissent de l’intérieur et qui, chaque jour, la défendent.
Parce qu’il est encore temps d’agir.
Et parce que l’École, à l’image de la démocratie elle-même, est l’affaire de toutes et de tous.
Djéhanne Gani et Philippe Meirieu
Editions de l’Aube Date de publication 21/08/2026
EAN13 9782815973663
ISBN 978-2-8159-7366-3
