Depuis cette rentrée, Julie Raud, professeure d’espagnol et de lettres enseigne à Mayotte. Elle témoigne dans sa première chronique de l’année de son arrivée, des conditions de vie des élèves et dresse des premiers constats. Elle rend hommage à « des adolescents qui s’accrochent, qui veulent réussir, et qui considèrent l’école comme une véritable chance ».
Après huit années passées dans l’académie de Bordeaux, je viens d’arriver dans l’académie de Mayotte pour enseigner l’espagnol dans un lycée polyvalent de plus de 3 000 élèves. L’établissement ouvre du lundi au vendredi de 6h50 à 17h, ainsi que le samedi matin. Dès les premiers jours, j’ai été frappée par les conditions dans lesquelles vivent et étudient les élèves. Beaucoup viennent de milieux très précaires : certains habitent dans des bangas, des habitations construites en tôle ou en bois, sans confort, parfois dans des zones reculées. Pour rejoindre leur lycée, ils n’ont pas d’autre choix que de parcourir toute l’île, car les spécialités professionnelles n’existent que dans certains établissements.
Etre élève à Mayotte
Mayotte, avec ses 374 km² de superficie, est l’un des territoires les plus densément peuplés de France, avec plus de 900 habitants au km² en 2025 (INSEE). Les routes, étroites et saturées, entraînent chaque jour des embouteillages massifs qui pèsent sur la vie scolaire. De nombreux élèves se lèvent en pleine nuit, parfois dès deux heures du matin, pour parvenir jusqu’au lycée à temps pour le premier cours à 6h50. Ils arrivent souvent bien avant l’ouverture des grilles et patientent dehors, exposés à l’insécurité et aux rivalités entre villages. Après une journée entière de cours qui se prolonge jusqu’à 17h, il leur reste encore le trajet du retour, tout aussi long et fatigant, dans des bus qui peuvent parfois être caillassés.
« Des adolescents qui s’accrochent, qui veulent réussir, et qui considèrent l’école comme une véritable chance »
Ces conditions de transport et de vie quotidienne réduisent considérablement la disponibilité mentale des élèves pour se consacrer aux apprentissages. Et pourtant, malgré la fatigue et l’adversité, ils sont là : assidus, courageux. À la rentrée 2025, Mayotte scolarise environ 117 000 élèves, dont plus de 21 000 lycéens et près de 5 000 lycéens professionnels [1]. Mais derrière ces données, il y a des adolescents qui s’accrochent, qui veulent réussir, et qui considèrent l’école comme une véritable chance.
Des langues dans le quotidien des élèves
Le rapport à l’adulte et à l’enseignant est marqué par un respect profond, rarement rencontré ailleurs. Cette discipline n’est pas de la résignation : elle s’accompagne d’une véritable envie d’apprendre. Beaucoup d’élèves arrivent toutefois avec des fragilités scolaires, en particulier liées à la langue française. Le français est la langue de l’école, des cours, des examens, mais il n’est pas toujours la langue du quotidien. Le shimaoré, le kibushi et d’autres langues locales dominent dans la vie familiale. Ces langues pourraient devenir de véritables points d’appui pour les apprentissages, en complément du français. Les élèves savent jongler entre plusieurs codes linguistiques ; reconnaître cette richesse et l’intégrer dans le parcours scolaire pourrait faciliter leur compréhension et leur donner davantage confiance.
Les crises de Mayotte
Les crises successives vécues par l’île – la pandémie de Covid-19, le cyclone Chido de décembre 2024, les barrages routiers, la pénurie d’eau, et les perturbations scolaires liées au manque d’enseignants – ont eu un impact direct sur les apprentissages. Elles expliquent en partie un niveau académique plus fragile qu’ailleurs. Mais elles ne disent rien du potentiel des élèves. Au contraire : leur présence, leur motivation et leur soif d’apprendre sont une réponse silencieuse à toutes ces épreuves.
Enseigner à Mayotte est une expérience profondément marquante. Chaque jour, ces élèves rappellent à quel point l’école reste essentielle, parfois le seul espace d’espoir dans un quotidien difficile. Leur courage, leur respect, leur désir d’apprendre forcent l’admiration et devraient nous engager à leur offrir une école qui prenne réellement en compte leurs réalités, pour que cette envie de savoir se transforme en réussite.
Dans ce contexte, j’aimerais apporter ma contribution en m’appuyant sur des leviers pédagogiques que j’utilisais déjà dans l’académie de Bordeaux et que je souhaite adapter ici, dans mes classes à Mayotte : eTwinning pour l’ouverture internationale, l’enseignement flexible, la ludopédagogie ou encore l’usage du numérique. J’aimerais aussi expérimenter de nouvelles pistes comme la classe du dehors, qui pourrait enrichir encore l’expérience d’apprentissage des élèves. En cours d’espagnol, ces démarches offrent des portes d’entrée motivantes pour travailler la langue vivante, et elles représentent aussi une belle occasion d’échanger avec les collègues de l’académie autour de pratiques adaptées aux besoins des élèves.
Julie Raud
[1] Chiffres de la rentrée 2024-2025 : les chiffres 2025-2026 ne sont pas encore parus
https://lejournaldemayotte.yt/2024/08/26/education-la-rentree-scolaire-en-quelques-chiffres/
