La banalisation de l’Intelligence artificielle générative va-t-elle réduire les capacités d’apprentissages : curiosité, inférence, découverte, approfondissement etc. Le « Courrier International en date du 11 septembre2025 (n°1819) intitule son dossier « Le jour où nous n’aurons plus besoin d’apprendre ». Au même moment, la revue Sciences Humaines propose un dossier intitulé « Pourquoi apprendre ? La curiosité, moteur de l’existence » (n°381, sept 2025). La multiplication des propos se questionnant sur le sujet du « déclin cognitif » mérite d’être approfondie au-delà des habituelles déplorations, voire opinions de toutes sortes qui appuient sur ces peurs.
Il faut alors peut-être s’interroger non pas sur ce qui change et sur ce qui devient nécessaire ou nouveau dans le fonctionnement cognitif. Ce n’est pas apprendre qui poserait problème mais ce sur quoi porte l’apprendre et les manières de le développer. Les conséquences sont principalement celles qui touchent le monde du travail par la transformation des métiers, mais aussi le monde scolaire et universitaire par la nécessaire transformation des manières d’enseigner en écho aux nouvelles possibilités d’apprendre.
De la mécanisation des activités humaines
Lorsque l’on a informatisé et automatisé des tâches mécaniques, les personnes qui travaillaient à ces tâches ont dû modifier leur manière de travailler, les tâches à accomplir etc. L’exemple de l’informatisation des hauts fourneaux illustre cela : des ouvriers qui déplaçaient des charges lourdes, dans des fumées et des températures élevées ont vu leur travail transformé : ils se sont retrouvés autour de deux activités principales : le pilotage des automates (à partir de tableaux de commandes et de cadrans indicateurs) et leur maintenance (entretien et réparations). L’analyse de cette transformation avait amené à envisager une formation des ouvriers à ces nouvelles activités. Il s’agissait alors de développer de nouvelles compétences et connaissances. Bien sûr la formation technique initiale a aussi pris en compte ces transformations comme on a pu l’observer dans la mécanique (machines-outils informatisées) ou dans l’habillement (automates de découpe, etc.) Le monde scolaire a dû et le fait encore, s’adapter aux nouveaux contextes de travail. L’arrivée de l’informatique au début des années 1980 a amené à des évolutions des contenus enseignés dans les filières administratives, comptables et commerciales (ex du BEP ASAI en 1981 relire cet historique est éclairant).
L’école, lieu de résistance ou de distance face à la curiosité ?
Si l’arrivée d’Internet et des réseaux sociaux n’a guère transformé la forme scolaire, il y a de nombreux indices qui permettent de penser que, avec l’IA, il en sera de même. Cependant, si l’on ne peut envisager de fortes transformations (et si l’on apprenait sans l’école) de cette forme, on peut imaginer ou souhaiter que soit prise en compte l’évolution du rapport au savoir et à la connaissance induite par la généralisation des usages de l’IA. Si un certain nombre de tâches mentales sont automatisées, ce sont les activités de plus haut niveau de complexité mentale qui vont devoir être travaillées. La contraction de texte, la synthèse, le résumé etc. sont des activités mécanisables par l’IA mais la compréhension et la réutilisation de ces productions nécessitent une activité intellectuelle autrement plus complexe.
Le risque serait de diviser la population scolaire en deux groupes : ceux qui sont dépendants des résultats de l’IA et ceux qui contrôlent, intègrent et utilisent les résultats de l’IA pour aller au-delà. Accéder à un contenu, une information, un savoir ce n’est pas connaître. Pour arriver à la connaissance, il faut effectuer des tâches multiples qui vont du déchiffrage de base (lire) à l’élaboration de nouveaux contenus basés sur la capacité à comprendre et faire des liens, mais aussi à l’inventivité, la créativité, la curiosité.
Augmenter ou remplacer l’enseignant ?
Pour entrer plus avant dans notre questionnement, il faut rappeler qu’il y a deux types d’IA qui concernent directement l’apprentissage : l’IA générative et l’IA adaptative. On oublie trop souvent cette deuxième possibilité, tant l’IA générative impressionne par ses spectaculaires résultats.
La principale promesse de l’adaptatif c’est la capacité de l’IA à être adaptée aux utilisateurs. Les chercheurs du GTNUM dans leur rapport intitulé « L’analytique des apprentissages avec le numérique » (2020) introduisent leur propos de la manière suivante « Évaluer les capacités d’abstraction des apprenants, détecter leurs pertes d’attention, adopter une pédagogie différenciée, dresser un bilan personnalisé actualisé au fil de l’apprentissage : voici autant de tâches qui reposent sur la capacité d’un enseignant à observer, analyser et réinvestir les traces comportementales et cognitives d’un apprentissage. » Ils décrivent ainsi un des piliers du métier d’enseignant et font le lien avec l’IA « Révéler ce qui se joue dans un processus d’apprentissage est l’enjeu des Learning Analytics […] développer des technologies et des techniques pour mieux comprendre les ressorts de l’apprentissage, de façon à en améliorer l’accompagnement et l’environnement, notamment par des dispositifs informatiques adaptables et adaptés. »
Trop méconnue et pourtant importante l’IA adaptative n’est pas spectaculaire mais s’avère être un des potentiels moyens de participer à l’organisation scolaire, en particulier dans des classes hétérogènes. Jadis on prônait l’utilisation de l’EAO en fond de classe pour les élèves ayant des besoins de renforcement spécifiques, aujourd’hui le potentiel des logiciels adaptatifs rend ces projets de plus en plus réalistes et réalisables.
Un changement de génération pour la forme scolaire
Reste que c’est l’IA générative qui est sur le devant de la scène. Ce que cette IA simule en matière de capacités mentales est bien plus visible et mesurable que l’IA adaptative. C’est aussi que l’IA générative apporte aux élèves des réponses très performantes aux exigences du système scolaire et de leurs enseignants. Les questions des enseignants confirment ce point : comment rester légitimes avec de tels concurrents si nous ne faisons pas évoluer notre système et en particulier ses modèles d’évaluation compétitive. Où mesure-t-on l’inventivité, la curiosité, le besoin de comprendre, l’émotion, l’envie, l’intention, la collaboration… et autres compétences humaines dans notre système qui valorise d’abord l’individu et la « possession » du savoir ?
L’organisation scolaire est fondée dès les travaux de Condorcet sur la compréhension de l’écrit comme porte d’accès à la connaissance. Mais cela était sans compter sur l’évolution du monde informationnel sous l’effet des technologies. De la photographie à l’IA, les évolutions des techniques informationnelles ont progressivement concurrencé « l’écrit papier » qui ne devient qu’un élément parmi d’autres, dont pourtant nous semblons ne pas pouvoir accepter la remise en cause partielle.
Réinterroger les fondements de l’école
L’hypothèse que nous soumettons est la suivante : l’environnement informationnel et communicationnel effectue actuellement un saut impressionnant de par son automatisation, sa robotisation informatique. Outre l’accès aux contenus (Internet), les possibilités d’interactions humaines médiatisées, apparait désormais la possibilité d’obtenir de ces machines dites intelligentes des performances qui sont en partie celle de nos cerveaux. La refondation d’un système d’enseignement passera alors par une redéfinition des priorités de l’apprentissage de leurs séquences et de leur instrumentation. On se tourne alors vers les fondements de l’éducation : permettre à l’enfant de « s’approprier » le monde et de le transformer.
Le besoin de comprendre propre à l’humain trouve sa prolongation avec les moyens disponibles, et donc les techniques dont l’IA. Encore faut-il que l’on permette au jeune de développer ces qualités fondamentales de l’autodidaxie : savoir diriger son apprentissage soi-même (ses buts, ses moyens, ses parcours), sorte de compétence d’ingénierie personnelle qui ne peut être individuelle mais bien reposer sur l’autre pilier du développement : les interactions humaines dans l’espace social élargi.
Bruno Devauchelle
