La sociologie des élèves du privé montre un embourgeoisement net du secteur. Quelles responsabilités peut-on attribuer aux politiques publiques dans cette évolution ?
La responsabilité des politiques publiques est centrale dans l’embourgeoisement du privé en autorisant l’ouverture de nouvelles classes dans des établissements dont le recrutement est déjà aisé et, aussi, en autorisant la fermeture de classes ou d’établissements au recrutement populaire.
De nouveau la loi Debré n’est pas respectée puisque les ouvertures et fermetures de classes ou d’établissements devraient être fonction des « besoins éducatifs ». Or, dans la gestion des établissements privés, les ministres de l’Education ont tendance à accepter les demandes de l’enseignement privé, sans étude spécifique des « besoins éducatifs ». Le rapport de la Cour des Comptes de 2023 est édifiant sur cette question.
La création de postes d’enseignants dans le privé (+4500 sous le premier quinquennat Macron) a ainsi largement favorisé l’embourgeoisement du privé. Toutes les analyses statistiques que j’ai réalisées et qui sont présentées dans l’ouvrage sont aussi éclairantes qu’absentes du débat public. À titre d’exemple, en 2022, des 10 % des collèges publics et privés les plus populaires, moins de 0,5% sont désormais privés…
Le développement du hors contrat attire l’attention. Que dit cette tendance sur les attentes des parents vis-à-vis de l’école ?
Les établissements hors contrat scolarisent actuellement 4 % des élèves du privé. Leur développement a de multiples origines. D’abord, dans les petites communes, après l’instauration de la scolarité obligatoire à trois ans, en l’absence d’école maternelle publique ou privée, des parents se sont parfois organisés pour créer une école scolarisant leurs enfants.
Ensuite, il existe une demande parentale de pédagogie alternative, notamment Montessori, liée à une conception d’une éducation moins contraignante pour des enfants encore très jeunes. Ce mouvement est susceptible de s’expliquer par des programmes scolaires de petite section de maternelle trop centrés sur les « fondamentaux » au détriment d’activités plus créatives et ludiques nécessaires au développement cognitif des enfants.
Enfin, une partie des établissements privés hors contrat sont constitués par des mouvements catholiques traditionalistes. Il en est notamment ainsi de la Fraternité sacerdotale Saint Pie X, dont la mission cardinale est de prodiguer une « éducation totalement chrétienne ».
Les rapports d’inspection du CNAL que j’ai pu analyser montrent que ces établissements se caractérisent le plus souvent par des manquements relatifs notamment au domaine 3 du socle commun (Formation de la personne et du citoyen). À titre d’exemple, les filles sont parfois exclues des groupes de responsabilités ; les délégués de classe ne sont pas élus mais choisis par les professeurs ; l’enseignement à la vie affective, relationnelle et sexuelle est supprimé, etc. D’autres enseignements font défaut ou sont réduits tels que l’éducation aux médias et au numérique, l’expérimentation scientifique… Les représentations du monde se caractérisent parfois par des biais idéologiques marqués (« Pétain a sauvé la France (…). Les ingrats ont fui en Angleterre »).
Les contrôles de ces établissements privés hors contrat sont insuffisants et, de surcroît, sont rarement suivis de mise en demeure et de fermeture. Le plus contestable, pour ne pas dire inacceptable, est que, via des fondations ou des dons défiscalisés, l’État finance indirectement ce type d’établissements qui, comme les établissements privés catholiques, sont des concurrents de l’enseignement public.
Propos recueillis par Djéhanne Gani
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La première partie de l’entretien de Pierre Merle
Entretiens de Fabienne Fédérini :
