« Nous ne sommes pas seulement face à des entreprises qui abusent : nous sommes face à un modèle culturel qui épuise, qui excite puis vide, qui promet la satisfaction et ne livre que la fuite en avant » écrit le député Rodrigo Arenas (LFI) sur le scandale du modèle économique de Shein. Pour le député, « la société a le droit — et même le devoir — de fixer des limites à ce qui la menace et la détruit. Il y a une valeur éducative à certains interdits. Éduquer, c’est aussi dire non » et selon lui, « c’est une mission qui concerne l’école : nous ne gagnerons pas cette bataille par la morale, mais par la reconquête du sens, celui de la valeur, de la durée, de la mesure ». Sa tribune.
Il aura fallu ces poupées sexuelles à silhouette enfantine… Il aura fallu que Shein touche le bouton de la pédophilie pour que nous nous rappelions enfin, qu’il y a quand même des limites, qu’il y a des désirs qu’on ne peut pas, qu’on ne doit pas satisfaire, même au nom de la croissance économique et de la liberté de commerce. Une petite frontière à l’empire du capitalisme libéral absolu.
Une indignation collective
Il y a au fond, dans l’indignation collective que suscitent Shein, Temu et toutes les plateformes de l’ultra-fast-fashion, quelque chose dont nous devrions nous réjouir. Non par plaisir de dénoncer, mais parce qu’un seuil semble enfin franchi : celui de la lucidité. Pendant des années, nous avons laissé se déployer, sous couvert de « bons plans », un modèle économique fou et dangereux, fondé sur l’exploitation sociale, la destruction de l’environnement et l’infantilisation permanente de consommateurs tyranniques.
Aujourd’hui, la société française, dans sa diversité, semble dire qu’elle est prête à poser des limites.
Elle semble comprendre que le vêtement à deux euros a un coût bien supérieur à ce que l’étiquette indique, et que ce coût se paie en droits humains, en pollutions, en atteintes à la dignité, parfois même en compromissions morales intolérables. Elle semble avoir entendu la leçon de Muriel Deacon, matriarche de l’excellente série Years and Years qui documente la montée du fascisme dans une Europe post Brexit : nous n’avons pas su résister au « T-shirt à 1 livre ».
Pourtant, à peine cette prise de conscience émerge-t-elle que certains s’empressent de relativiser, voire de défendre l’indéfendable, au nom d’un soi-disant « accès des classes populaires à la mode ». Quelle étrange idée de la justice sociale que de croire qu’elle se mesure à la vitesse à laquelle on peut remplir une armoire de vêtements jetables. Quelle conception indigente de la dignité que de ramener le peuple à un rôle de consommateur à bas prix. Quel misérabilisme.
« Les symptômes les plus flagrants d’un système qui nous pousse à désirer toujours davantage, toujours plus vite, toujours plus superficiellement »
Défendre Shein au nom des classes populaires, c’est mépriser celles et ceux qui, précisément, réclament des produits durables, des emplois stables, des environnements sains, et qui savent très bien que la dépendance au « toujours moins cher » est le piège le plus cruel que l’on puisse leur tendre. C’est justifier l’esclavage moderne là-bas et le chômage ici.
Mais au fond, Shein, Temu et toutes les Amazon de non-droit social, ne sont pas des anomalies : ce sont les symptômes les plus flagrants d’un système qui nous pousse à désirer toujours davantage, toujours plus vite, toujours plus superficiellement. Ils incarnent une hypermodernité qui a confondu la liberté avec l’immédiateté, le choix avec l’accumulation, le plaisir avec la saturation. Nous ne sommes pas seulement face à des entreprises qui abusent : nous sommes face à un modèle culturel qui épuise, qui excite puis vide, qui promet la satisfaction et ne livre que la fuite en avant. L’opium hier se fumait, aujourd’hui il se porte. Mais Shein n’est que la version numérique d’une addiction collective. Une arme de destruction massive de nos commerces, nos emplois, nos budgets et nos âmes – la terrible vengeance d’un empire jadis asservi par nos guerres de l’opium.
Eduquer, c’est aussi dire non
C’est pourquoi je plaide pour ce que j’appelle une interdiction à vocation éducative. Pas une prohibition punitive, brutale et moralisatrice, mais ce rappel ferme et assumé que la société a le droit — et même le devoir — de fixer des limites à ce qui la menace et la détruit. Il y a une valeur éducative à certains interdits. Éduquer, c’est aussi dire non. C’est refuser que des pratiques si évidemment nocives soient banalisées. C’est expliquer que nos désirs ne sont pas illimités, qu’ils n’ont pas à gouverner nos vies collectives, qu’ils doivent être éclairés, maîtrisés, mis en relation avec le bien commun. Il ne s’agit pas de culpabiliser, mais de rendre à chacun la capacité de discerner : ce qui relève du besoin, ce qui relève du caprice, et ce qui relève de la manipulation marchande.
Une reconquête du sens
Même si elle ne s’y limite pas, c’est une mission qui concerne l’école : nous ne gagnerons pas cette bataille par la morale, mais par la reconquête du sens. Si elle en accepte la charge et les contraintes, l’école peut être le lieu pour réapprendre ensemble le sens de la valeur des choses, de la durée, et de la mesure. Eduquer les enfants aujourd’hui, c’est former les familles de demain.
Dire non à Shein, à Temu aujourd’hui, à Amazon et même aux GAFAM à terme, ce n’est pas condamner la mode ou le commerce : c’est défendre l’humain. C’est affirmer que nos désirs méritent mieux que d’être livrés aux algorithmes de l’instant. C’est, en somme, choisir la liberté véritable, celle qui commence lorsque l’on accepte de poser ses propres limites.
Rodrigo Arenas
