Cette semaine, c’est Marion et Cécile, enseignantes en CE2 qui interagissent lors d’un entretien croisé. Cécile regarde une vidéo tournée dans la classe de Marion. À la fin d’un exercice de français, elle voit Marion passer entre les tables avec une pile sous le bras et récupérer elle-même les cahiers des élèves. Elle interpelle alors sa collègue.
Cécile : Ah mais c’est toi qui ramasses les cahiers ?
Marion : Ben oui.
Cécile : Tous ?
Marion : Oui…
Cécile : Ah moi ils viennent les poser sur mon bureau ou sur la table au fond de la classe selon ce que je leur demande.
Marion : Justement, ce que je veux éviter c’est qu’ils viennent tous à mon bureau.
Cécile : Mais si tu fais le tour de vingt-six tables à chaque fois… ça te prend un temps fou non ?
Marion : Pas tant que ça. Regarde sur la vidéo. Quelques minutes quoi.
Cécile : Oui mais une minute où c’est toi qui bosses alors qu’ils pourraient le faire !
Marion : Ben eux ils font autre chose en attendant, ils prennent leurs cahiers de maths là par exemple.
Cécile : Moi je fais l’inverse. Je dis : « Quand vous avez fini, vous venez poser votre cahier sur la table et vous sortez le fichier de maths. ». Ils viennent pas tous en même temps hein et moi franchement, ça ne me gêne pas. Je trouve même que ça fluidifie. Ils finissent, ils déposent, ils passent à autre chose. Je n’ai pas besoin d’attendre que tout le monde ait terminé. Toi tu dois attendre qu’ils aient tous terminé pour passer non ?
Marion : Je ramasse quand je décide qu’on change d’activité en fait. Ceux qui ont terminé ferment leur cahier. Ceux qui n’ont pas terminé, je regarde où ils en sont et je décide.
Cécile : Donc tu as une vigilance sur qui a fini…
Marion : Oui. C’est même une des raisons pour lesquelles je le fais. Quand je passe, je vois tout de suite. Celui qui a fait les quatre exercices ou celui qui en est au deuxième. Je corrige pas mais je jette un œil.
Cécile : Ah oui bon… Moi je ne fais pas ça. Sinon tu te retrouves à gérer individuellement la fin du travail de chacun. Moi quand ils estiment qu’ils ont fini, ils posent le cahier et j’ai pas à vérifier ça.
Marion : « Quand ils estiment » …
Cécile : Oui.
Marion : Donc tu leur fais confiance …
Cécile : Ben oui. Au pire si le travail n’est pas fait, je leur rends après.
Marion : Et ça tu le découvres au moment de corriger ?
Cécile : Oui.
Marion : Moi justement, j’essaye de le voir avant. Tu vois quand même très vite si une page est vide. Et puis tu sais un peu qui galère à ce moment de l’année.
Cécile : Oui, ça c’est vrai.
Marion : Mais y’a un autre truc qui m’interroge c’est la pile.
Cécile : La pile ?
Marion : Ta pile de cahiers, quand ils viennent les déposer eux-mêmes, elle ressemble à quoi après ?
Cécile : À une pile de cahiers… ça dépend des jours.… parfois c’est un peu…
Marion : Un peu …?
Cécile : Un peu en vrac. Mais ça va.
Marion : Moi je les ramasse et je les mets tous dans le même sens. Ça peut faire rigoler, mais quand tu dois corriger vingt-six cahiers, je peux te dire que ça compte. Surtout quand je fais ça entre midi et deux. J’ai ma pile de cahiers tous bien posés dans le même sens, ouverts à la bonne page et dans l’ordre.
Cécile : Quel ordre ?
Marion : L’ordre des tables. Parce qu’après, quand je les rends, je gagne du temps.
Cécile : Mais c’est encore toi qui les rends ? Toi tu fais tout mais moi je considère que c’est leur travail.
Marion : Non, mais écoute, je ramasse dans un sens, donc les cahiers sont déjà regroupés par rangées. Quand je corrige, je garde l’ordre. Et le lendemain, je peux faire quatre petites piles. Les responsables les distribuent en trente secondes. Le cahier, il ne disparaît pas magiquement quand l’exercice est fini. Il faut le ramasser, le stocker, le corriger, le redistribuer.
Cécile : Oui… Alors que moi pas du tout. Moi mon objectif c’est plutôt « débarrassez votre table et passez à la suite ». Je veux que ce soit fluide.
Marion : Et ça l’est ?
Cécile : Oui … il y a quand même quelque chose qui me gêne dans ta manière de faire c’est que tu prends en charge un geste qu’ils sont parfaitement capables de faire. Et moi je trouve qu’on fait déjà beaucoup trop de choses à leur place.
Marion : Mais déposer un cahier, c’est vraiment un apprentissage important ?
Cécile : Ce n’est pas déposer le cahier qui est important. C’est gérer son travail. J’ai fini, je range ce matériel-là, je vais le mettre à l’endroit prévu, je prépare la suite. C’est toute la transition et je trouve que oui, ils doivent apprendre à la gérer sans que tout passe par moi. Toi, c’est toi qui viens débarrasser leur table…
Marion : Ah, dit comme ça, on dirait que je suis serveuse (rires). Non mais sérieusement, je ne le vis pas du tout comme ça. Pour moi, je fais un tour de classe, et ce tour, il me sert. Je ne ramasse pas seulement des cahiers tu sais. Je vois les tables, je vois qui a laissé son bouchon de colle, qui n’a toujours pas sorti le fichier… Parce que parfois, pendant qu’ils travaillent, je suis restée dix minutes avec un élève en difficulté tu as vu. Je n’ai pas vraiment vu les autres. Le moment où je ramasse me permet de refaire un passage partout.
Cécile : Oui, moi c’est pareil mais je fais plutôt ça pendant qu’ils viennent déposer. Parce qu’en vrai je suis souvent près de la table où ils posent les cahiers. Du coup, je les vois arriver un par un. Je vois donc qui termine très vite, qui arrive beaucoup plus tard.
Marion : Oui, mais tu as tous les autres qui passent derrière toi.
Cécile : Et alors ? Ça ne me gêne pas.
Marion : On revient toujours à ça. Toi ça te gêne pas mais moi je trouve que c’est beaucoup de circulation. Et quand ils se lèvent, s’assoient, passent dans les rangs, on sait qu’ils se dispersent et qu’après tu prends de l’énergie à récupérer la classe.
Cécile : Ah moi, ça ne me pose aucun problème.
Marion : Même quand tu es au tableau ?
Cécile : Tant qu’il ne dérange pas, non.
Marion : Ben moi ça me prend une partie du cerveau. Quand y’a un élève debout je me demande pourquoi il est debout. Il va où ? Il a fini ? Il va parler à quelqu’un ? Même si je ne dis rien, je traite l’information. Dans ma classe ils ne se lèvent pas. Et si je dis qu’ils peuvent pour aller déposer les cahiers je ne suis pas sure qu’ils vont le faire que pour ça, j’imagine ce que ça peut donner !
Cécile : Oui, je comprends. Moi j’ai peut-être davantage intégré les déplacements. Ils font partie du paysage. Mais ton tour de classe là où c’est quoi qui ramasse et qui distribue, physiquement, ça te coûte aussi. Moi j’ai arrêté de ramasser les cahiers aussi à cause de ça. À la fin de la journée, entre ramasser les feuilles, regarder les cahiers, aider à écrire, attacher un lacet… tu passes ta vie à leur service.
Marion : Ah ça, c’est vrai.
Cécile : Ben voilà. Et moi je dis toujours que si un élève peut faire dix mètres avec son cahier et m’éviter de me baisser, franchement, il fait les dix mètres. Tu parlais du coût pour toi en attention. Moi je te parle du coût pour moi physiquement.
Marion : Et mon énervement …
Cécile : Aussi. Et puis moi il y a encore un truc que j’aime bien avec le dépôt des cahiers, ça me permet de ne pas mettre tout le monde au même rythme. Celui qui a fini à 9 h 40 dépose à 9 h 40. Je ne me vois plus dire « maintenant on ramasse ». La classe c’est pas un groupe homogène qui fait tout au même moment. J’accepte des temps en décalage.
Marion : C’est vrai que moi j’ai l’impression que la classe m’échappe. Et contrôler le groupe c’est aussi ça être prof. Quand je passe avec ma pile, c’est une espèce de signal. On termine ça, on passe à autre chose, tous ensemble.
Le mot du chercheur
Pour ramasser les cahiers, Marion et Cécile adoptent des stratégies différentes liées à des préoccupations différentes, des manières singulières de régler des dilemmes de métier ; entre instrument d’organisation et de contrôle du milieu classe d’une part et préserver sa disponibilité et favoriser l’autonomie de l’autre. Rappelons aussi que la question de l’efficacité ne peut pas être séparée de celle du coût de l’activité. Si quelques secondes économisées peuvent jouer sur de la fatigue physique, de la dispersion attentionnelle ou sur la charge cognitive produite par une organisation, c’est parce qu’une journée de classe est faire de ces milliers de secondes accumulées durant lesquelles les enseignant·es font « usage de soi »[1]. Ces moments de débat sur la manière de s’y prendre rendent visibles des gestes tellement incorporés qu’ils sont souvent invisibles par les opérateur·ices mêmes. Celui exposé dans cet article montre qu’une opération aussi banale que déplacer vingt-six cahiers révèle des délibérations concernant le corps, l’attention, l’autonomie des élèves, le rythme de la classe et à travers ces choix, de la manière dont chacun·e cherche à rendre son travail à la fois efficace et soutenable.
Frédéric Grimaud
[1] Schwartz, Y. (2000). Le paradigme ergologique ou un métier de philosophe. (Première édition). Toulouse : Octarès Editions.
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