Un lien ancien, mais toujours à réinventer
En ouverture, Léo Vennin, enseignant-chercheur à l’Université Grenoble Alpes et à l’IEP de Grenoble a rappelé que l’éducation populaire s’est développée dans un « nomadisme institutionnel » : tantôt aux marges des pouvoirs publics, tantôt embarquée dans leurs dispositifs, mais toujours animée par une même ambition d’émancipation. Pour lui, la reconnaître comme un champ autonome, et non comme un simple outil au service des politiques publiques, est indispensable pour préserver sa créativité et sa fonction critique.
Ponts, passerelles, circulations : l’école et l’éducation populaire n’ont rien d’univers étanches. Mais la coopération n’a de sens, dit-il, que si chacun respecte la diversité des cultures professionnelles et la liberté d’expérimenter. À cette condition, l’alliance éducative peut devenir un levier puissant pour développer une citoyenneté active, réflexive et collective.
Cette coopération, la doctorante et engagée associative Aline Grasperge la connaît bien. Les associations, explique-t-elle, jouent un rôle de médiation essentiel entre l’école et les familles. Elles rassurent, soutiennent, traduisent, accompagnent.
Cependant, a-t-elle ajouté, cette position d’intermédiaire crée des tensions : les parents sollicitent souvent les associations pour l’aide scolaire, ce qui relègue parfois au second plan les projets d’éducation populaire pourtant au cœur de leur mission. De plus, la coopération avec les enseignants se heurte régulièrement au manque de temps, à l’absence d’outils de coordination ou encore à des injonctions institutionnelles contradictoires.
Or la coopération entre associations et école ne peut produire ses effets que si elle s’inscrit dans le temps long et repose sur la confiance, la transparence et la reconnaissance mutuelle des rôles éducatifs, sans quoi les relations resteront ponctuelles et limitées.
Quand les projets pédagogiques donnent chair à la citoyenneté
L’enseignante d’histoire-géographie-EMC Nora Latroch a montré comment l’école peut nourrir le sens de l’engagement citoyen non seulement par la transmission de connaissances mais aussi grâce à des projets pédagogiques ancrés dans la réalité sociale et territoriale.
Elle a notamment décrit le travail mené autour de l’Hôtel Bompard, un lieu d’internement de femmes et d’enfants étrangers pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce projet mobilise l’histoire, l’EMC et la philosophie, et aboutit à des productions concrètes telles que des webdocumentaires ou des démarches pour l’installation d’une plaque commémorative.
La professeure a également présenté des projets écocitoyens réalisés autour de l’étang du Bolmon, qui permettent aux élèves de comprendre simultanément les enjeux environnementaux, sociaux et territoriaux. Elle a expliqué que la pédagogie hors les murs renforce la coopération entre élèves, développe leur aisance à l’oral et stimule leur capacité à agir collectivement.
Le directeur de la Fabrique des communs pédagogiques, Benjamin Gentils, a défendu quant à lui l’idée que l’école peut se transformer profondément en mobilisant davantage les ressources du territoire. Il a montré que les projets conduits dans le cadre du mouvement « Classes dehors » permettent aux élèves d’enquêter sur leur environnement, de découvrir le patrimoine local ou encore de participer à des projets culturels et écologiques.
Le parcours Ibrahim Ali, conduit dans 35 écoles marseillaises, constitue un exemple fort de coopération fructueuse entre l’école, la Ville et les acteurs de l’éducation populaire.
La directrice de la Caisse des écoles, Sylvie Alméro, a rappelé que la collectivité joue un rôle déterminant pour accompagner les enseignants et sécuriser les parcours éducatifs citoyens. La référente du dispositif, Carine Sauvayre, a expliqué qu’il est indispensable d’outiller les équipes pédagogiques, de proposer des ressources adaptées et de renforcer les liens avec les partenaires culturels.
Sur le terrain, l’enseignante Ellora Sagot-Vincent a témoigné que ce travail favorise chez les élèves le développement de l’empathie, de la coopération, de l’expression orale et d’un engagement citoyen concrètement perceptible.
La comédienne Quitterie Majorel a montré que le théâtre permet aux enfants d’explorer leurs émotions, de comprendre les mécanismes d’exclusion et d’envisager leur rôle dans le collectif. Enfin, l’éducatrice Soumicha Draoui, de l’ADDAP, a décrit comment son action vise à accompagner les élèves en difficulté, à maintenir la continuité éducative et à offrir un espace où se conjuguent expression artistique et construction citoyenne.
Pour Pierre Huguet, adjoint au maire délégué à l’éducation, cet exemple révèle l’enjeu politique et éducatif du partenariat : former des citoyens capables de comprendre le monde, de s’engager. Il souligne la nécessité de partager la responsabilité éducative pour construire une citoyenneté concrète et vivante.
Des freins persistants, mais des leviers solides
Les échanges qui ont ponctué les Rencontres ont mis en évidence plusieurs obstacles à la coopération entre école et éducation populaire. Les participants ont mentionné le manque de temps pour coordonner les équipes, les contraintes logistiques, la diversité des cultures professionnelles ou encore l’absence de formation et de temps dédiés à l’éducation populaire pour les enseignants dans un contexte de difficultés multiples de l’Ecole.
Cependant, ils ont également souligné l’existence de nombreux leviers. La mobilisation d’artistes et d’associations, la richesse des ressources pédagogiques disponibles, la construction d’un cadre institutionnel clair et la confiance entre partenaires constituent des ressources puissantes pour faire progresser ces alliances éducatives.
Les intervenants ont insisté sur l’importance de la temporalité longue : co-éduquer ne s’improvise pas, cela se construit dans la durée, avec patience, reconnaissance mutuelle et volonté partagée.
Djéhanne Gani
