Alors que la fin de l’année approche, force est de constater les impressionnantes évolutions du numérique, aussi bien dans les possibles que dans les inquiétudes et les questionnements qu’il suscite. Cela se traduit par nombre de propos, articles, livres et autres multimédia (audio, vidéo…) autour de quelques thèmes auxquels nous vous proposons de réfléchir dans les prochaines semaines pour mieux démarrer l’année 2026…
Forme scolaire
L’IA va-t-elle remettre en cause la forme scolaire ? Comme à chaque évolution technique, la question de la pertinence du modèle d’apprentissage par scolarisation est posée.
Deux documents récents (revue IFE n°153 nov 2025 : PANORAMA DE LA FORME SCOLAIRE : FAIRE L’ECOLE PRIMAIRE AUTREMENT ? (Peggy Neville) et PUL L’éducation toujours prisonnière de la forme scolaire (Deslyper et al., PUL, 2025) abordent cette question et mettent en évidence des évolutions, mais pas réellement de transformation au niveau structurel et organisationnel.
Pour le dire autrement, les dogmes de la salle de classe, des niveaux, des contrôles, du découpage disciplinaire ne sont pas près d’être modifiés. Même si à la marge on constate quelques évolutions… Les promesses de l’informatique pédagogique, des années 1980 jusqu’à la déferlante de l’IA, n’amènent toujours pas à des transformations significatives de la forme scolaire.
Neurosciences
La mode des neuro… a envahi l’espace de réflexion du monde enseignant, prenant la place de la mode pédago ? La question initiale, comment enseigner s’est transformée en comment ils apprennent ! Du behaviorisme des années 30 au connectivisme et connexionnismes émergents dès les années 80, le fond de l’argumentation est la connaissance du fonctionnement psychique.
Albert Moukheiber nous invite à ne pas être ni naïfs, ni adorateurs, mais au contraire critiques face au mouvement du « neuro » et pour nous de la « neuro-éducation ». Dénonçant les réductionnismes argumentaires et parfois scientifiques, ce praticien et chercheur nous emmène dans son livre à de nombreux questionnements qui vont nous inciter à la prudence (Albert Moukheiber, Neuromania. Le vrai du faux sur votre cerveau, Allary Editions, 2025).
Intelligence Artificielle
Deux lettres désormais à la mode et entrées dans les échanges de salles des profs du 1er et du 2nd degrés. Une sorte de tsunami informationnel autour de ce sujet déferle aussi bien en direction de l’éducation que du monde du travail.
Pour mieux saisir la question nous invitons à lire le livre de Marcel Salathé IA, comment ne pas perdre le nord, (Quanto éditions 2025) qui, même s’il contient des éléments à préciser et à actualiser (malgré une date récente de publication), est une vulgarisation faite par un scientifique qui tente de rendre accessibles les notions essentielles à connaître. On trouvera en particulier ce chapitre qui a trait à l’éducation au titre évocateur « l’Aristote omniprésent » (p.132-153).
L’autre publication, qui vient du CNRS, « Carnets de science #19 Automne / Hiver 2025, » Dossier : Intelligence artificielle : la recherche propulsée par les algorithmes », nous permet de découvrir ce que l’IA fait à la recherche. Même si le contenu semble ardu, il nous montre que les chercheurs sont confrontés à des problèmes certes différents sur le fond mais proches sur la forme : quelle aide, quel remplacement ?
Métier d’enseignant
Former les enseignants et les formateurs est au centre de la prise en compte des évolutions de la société, dont les évolutions techniques.
François Muller nous propose cet ouvrage : La fabrique de l’accompagnement (François Muller autoédition CoolLibri octobre 2025 https://www.coollibri.com/bibliotheque-en-ligne/francois-muller/la-fabrique-de-laccompagnement_1300816) au service des enseignants et de leurs formateurs. Il rejoint les préconisations récentes de l’inspection générale dans ce sous-titre : « Penser global, agir local en éducation et en formation ». Ajoutons ici l’importance du contexte de travail pour permettre qu’une formation et qu’une innovation puissent voir de l’effet, appuyé sur un accompagnement adapté.
La transformation supposée des métiers de l’enseignement a été posée, en particulier pour l’enseignement supérieur dans l’ouvrage de Laurent Alexandre et Olivier Babeau Ne faites plus d’études (Buchet Chastel 2025). Elle est régulièrement évoquée depuis tant d’années : évolution en douceur ou révolution ? Les experts et autres commentateurs en font un commerce médiatique, la réalité est parfois différente… Marcel Salathé nous le rappelle au travers de l’histoire des évolutions techniques…
Esprit critique
Une question centrale lors des échanges que nous avons avec les enseignants autour de l’IA, mais aussi des réseaux sociaux (numériques) est celle de « l’esprit critique ».
La publication de ce Collectif OPSN 2023, « Conceptions de l’esprit critique dans le domaine éducatif : les limites d’un « remède à la désinformation » » (: https://www.lerass.com/opsn/ 2025) est intéressante (même si elle date de deux ans pour l’origine du texte) car elle permet d’y voir plus clair sur les conceptions actuelles, bien variables, de ce qu’on appelle l’esprit critique et ce qu’il recouvre en termes de pratiques effectives en formation et en éducation.
En analysant les textes de préconisations dans ce domaine, on observe la variété des manières d’en penser le développement. Mais surtout les auteurs évoquent ce que nous pouvons appeler un écart voire une déconnexion entre pratiques numériques effectives de la population et esprit critique promu par les « spécialistes ». Cela invite chacun à améliorer sa connaissance de ses propres pratiques informationnelles et celles de son entourage.
Nous ajoutons à ce questionnement, celui, plus large, de ce que l’on appelle la pensée critique en tant que posture intellectuelle et démarche cognitive qui englobe l’esprit critique, trop souvent cantonné aux seules questions d’information…
Ecrans
Publié en 2024, le rapport « Enfants et écrans, À la recherche du temps perdu » a fait parler de lui dans les médias et au-delà. Alors que cette question, posée en termes seulement d’écrans n’est pas nouvelle (rappelons ici les questionnements antérieurs sur le cinéma, les informations vidéos, la télévision), elle continue de susciter des débats comme on peut le lire dans ces deux documents.
Le premier de Romain Galissot a été rédigé au moment du travail de la commission (https://france3-regions.franceinfo.fr/grand-est/haute-marne/ecrans-chez-les-enfants-le-point-de-vue-d-un-expert-il-ne-faut-pas-que-les-parents-se-culpabilisent-2908145.html). Il propose de « dédiaboliser ces écrans et de s’en servir comme un outil de partage « et d’éviter la culpabilisation des familles, dont on sait aussi leurs propres usages des écrans.
Grégoire Borst lui aussi parle de dédramatiser (https://france3-regions.franceinfo.fr/grand-est/marne/reims/cela-ne-sert-a-rien-de-tout-mettre-sur-le-dos-des-ecrans-ce-chercheur-demonte-plusieurs-idees-recues-sur-l-impact-des-ecrans-sur-les-enfants-3261542.html – 12-2025) et de relativiser en les analysant en profondeur, les envolées verbales à propos des addictions, de l’intelligence, de la concentration etc. A l’instar d’Anne Cordier et Séverine Erhel, (Les enfants et les écrans. Coord. par · Mythes et réalités 2023. Retz.) G. Borst invite à sortir des allant de soi et des propos à l’emporte-pièce, d’abord parce qu’ils sont souvent survalorisés et aussi parce qu’ils n’améliorent en rien les questions qui sont abordées et empêchent même d’aborder les manières de faire.
Tous ces chercheurs et acteurs de terrain reviennent à l’équation de base : éduquer, éduquer, éduquer. Les interdictions ne sont que des mesures de surface dont l’efficacité (cf. l’histoire de la prévention routière) est très limitée.
Il y a de quoi travailler en cette fin d’année si nous ne voulons pas « baisser les bras » face aux évolutions du monde actuel, et à son accélération pour reprendre le propos d’Hartmut Rosa mais aussi l’ouvrage de Marcel Salathé. Certes l’espace scolaire est un espace à privilégier, tant il permet d’accompagner les jeunes dans leur développement. Malheureusement, ni les politiques, ni les acteurs de terrain ne semblent vouloir sortir des pesanteurs de la forme scolaire. Il suffit de voir l’importance accordée aux sacro-saints « programmes » pour mesurer le chemin à parcourir pour véritablement faire évoluer celle-ci. Il s’agit d’envisager non pas seulement dans des initiatives du quotidien, mais bien davantage dans l’organisation globale, une éducation qui cherche à ne pas « exotiser » l’école, mais au contraire à l’inclure dans le système social existant afin d’éviter d’en être « esclave » !
Bruno Devauchelle
