En vous attaquant à Cicéron, vous vous attaquez à l’un des plus grands orateurs latins, si ce n’est le plus grand. Comment est née l’idée d’un tel projet, de surcroit à travers le support d’une bande dessinée ? A qui aviez-vous envie de vous adresser ainsi ?
C’est un projet qui est né très lentement, nourri par les circonstances. Lors de mes études, j’avais surtout connu le Cicéron des Tusculanes, meurtri par le décès de sa fille et tentant de trouver un secours à sa souffrance dans la philosophie. C’est surtout l’humanité de cet homme qui m’avait touchée, plus que son prestige d’orateur.
Un moment décisif, longtemps après, a été la pandémie de 2020 : au moment de l’état d’urgence, nous avons tous réfléchi à la part de liberté que nous étions prêts à sacrifier pour maintenir la sécurité et la cohésion de la société. Cela a résonné en moi comme un écho du questionnement de Cicéron face à Catilina : jusqu’où pouvait-il transgresser la loi pour mettre un coup d’arrêt à cette tentative de renversement de la République ? J’ai réalisé à quel point l’histoire de cet homme, qui devient le sauveur de Rome par une faute, et qui est ensuite exilé pour cela, était toujours d’actualité. Je me suis dit que cette histoire mériterait d’être racontée.
Peu après, du fait de la réforme des lycées, j’ai enseigné la spécialité HLP. Avec mes collègues, nous avons réfléchi à ce que nous pourrions faire lire aux élèves de première qui n’avaient que peu de culture antique pour aborder le thème au programme des « pouvoirs de la parole » dans l’Antiquité. Nous ne trouvions rien de totalement satisfaisant. Alors je me suis dit qu’il y avait vraiment un besoin, et que cette histoire demandait vraiment à être racontée.
Dès le début, il m’a paru intéressant de mettre en scène cette histoire avec un décor plus moderne, pour que la dimension visuelle crée un écho aux dialogues, pour que les correspondances entre les époques puissent être suggérées et non totalement explicitées. J’avais pensé un moment à la forme théâtrale, où le texte dialogue avec la mise en scène, mais la bande dessinée permet cela aussi, et mon collègue et ami, Thibaut Mazoyer, avait déjà dessiné des bandes dessinées. J’avais l’opportunité et le mobile, je lui ai donc proposé ce projet ! Nous avons travaillé avec le double objectif de créer un outil pédagogique pour les professeurs de lettres classiques et modernes, et de proposer une découverte de Cicéron accessible à tout lecteur, même totalement ignorant de l’histoire antique.
Le cas Cicéron – Homo novus : voilà un titre bien énigmatique et engageant. Cicéron était-il vraiment un « cas » ? Et à quels titres peut-il être qualifié d’« Homo novus » ?
L’expression « homo novus » est utilisée à Rome pour désigner un citoyen qui obtient une charge dans le « cursus honorum » (la carrière des honneurs) alors qu’aucun de ses ancêtres ne l’a obtenue avant lui. Cicéron est donc l’homo novus par excellence, puisqu’il devient consul (le plus haut degré du cursus honorum) dans cette configuration. Nous avons choisi ce titre pour le premier tome car il raconte l’ascension de Cicéron, depuis ses premières affaires en tant qu’avocat jusqu’à son triomphe comme consul et « père de la patrie ». Par ailleurs l’expression est relativement transparente et peut donc intriguer.
Le récit est certes une transposition de la vie de Cicéron, mais c’est aussi un récit d’une grande précision historique, et littéraire, le texte étant nourri de citations extraites de ses œuvres, ou d’œuvres de Salluste, Plutarque… Sur quelles sources vous êtes-vous appuyée ? Quels écarts par rapport aux données historiques vous êtes-vous accordés ?
Je me suis appuyée autant que possible sur les textes antiques : œuvres de Cicéron (discours, traités et correspondance), œuvres de ses contemporains (La Conjuration de Catilina), biographie de Cicéron par Plutarque, et quelques autres. Les livres récents (notamment l’essai de Stefan Zweig et la biographie d’Yves Roman) m’ont aidée à ne pas me perdre dans le foisonnement d’informations et à proposer une ligne directrice. Dès que j’ai pu, j’ai utilisé des citations, retraduites (souvent en raccourcissant) pour les faire entrer dans le phrasé de la bande dessinée. Toutes les citations utilisées sont indiquées dans le complément au dossier historique disponible sur le site de la Vie des Classiques.
Je ne me suis autorisé comme modification que des condensations de certains personnages (plusieurs conjurés en un seul, plusieurs victimes de Verrès en une seule famille), pour gagner en lisibilité et suggérer parfois des justifications qui nous manquent historiquement. Mais chaque fois que j’ai développé un personnage, je l’ai gardé conforme aux quelques indications que nous avons. C’est plus de la recomposition que de l’invention.
Une des grandes originalités, et réussites de votre ouvrage, tient au choix d’un univers graphique inspiré de l’esthétique des films noirs américains des années 50. Pourquoi ce choix ? Est-il essentiellement esthétique, ou la Rome du 1er siècle av. J.-C. ressemblait-elle, à sa façon, au Chicago des années 30 ?
Je ne suis pas spécialiste de l’histoire américaine, et je voulais surtout suggérer la dimension intemporelle. L’univers esthétique est donc un mélange de nombreuses références cinématographiques ou littéraire, une sorte de Rome alternative, et pas une période ou un lieu très précis. Un peu à la manière dont la Gotham City de Batman évoque une sorte de ville archétypale. Ou un peu comme lorsqu’on met en scène une pièce de Racine en costume-cravate, sans chercher à désigner une décennie précise. C’est dans ce sens que nous avons travaillé, avec mon dessinateur Thibaut Mazoyer : il a créé un univers visuel riche et suggestif, à la fois rempli de références et universel.
Ce qui est certain, c’est que la Rome du 1er siècle av. J.C. est en pleine mutation. Les gens se demandent de quoi demain sera fait. Ils sortent d’une période d’instabilité particulièrement traumatisante (notamment avec les proscriptions), ils ont peur parce qu’ils ne savent pas à quoi vont les mener ces changements, tout en en désirant certains. La République craque dans des habits devenus trop petits. Cela peut trouver un écho dans de nombreuses périodes où l’on sent que des changements, inéluctables mais angoissants, arrivent.
Une manière aussi de suggérer que Cicéron, homme politique, défenseur de la République, a encore beaucoup à nous dire aujourd’hui ?
Bien sûr. Cette idée d’intemporalité a vraiment été présente dès le début de mon travail. Mais pour montrer des choses intemporelles et des réflexions universelles, il faut toujours passer, je crois, par des cas particuliers. Cicéron est vraiment celui qui « incarne » ces réflexions. Nous avons voulu lui redonner cette chair, cette humanité prise dans un quotidien et une société, pour que son message puisse être entendu.
C’est donc « l’histoire d’un héros d’hier et d’aujourd’hui » ?
Absolument. Il se pose des questions fondamentales : si j’ai des compétences, n’ai-je pas le devoir de les mettre au service de la collectivité ? comment servir le bien commun tout en restant fidèle à mes valeurs ? à quels sacrifices suis-je prêt pour cela ? la parole peut-elle vraiment triompher de la violence ?
Ce sont des questions qui se posent à tous, mais particulièrement aux jeunes qui, à l’aube de leur vie d’adulte, s’interrogent sur ce qu’ils veulent en faire. Cicéron a l’héroïsme de refuser les discours extrêmes et de croire que l’on peut maintenir la concorde par la parole. En ce sens, il a confiance en l’intelligence humaine, même si cela le conduit parfois à trop d’idéalisme.
Cela nous paraissait très important d’offrir aux jeunes un modèle de héros qui accepte d’entrer dans le jeu politique, en vérité, avec de l’ambition bien sûr mais aussi une vraie volonté de servir le bien commun. A rebours d’un certain discours ambiant suggérant que tous les hommes politiques sont pourris et que seuls les discours extrémistes sont audibles.
Le tome I se termine sur la mort de Catilina, portant sur son visage « le même air de violence et d’orgueil » que décrivait Salluste dans La Conjuration de Catilina. A quelle suite peut-on s’attendre dans le tome suivant ?
Il n’y aura que deux tomes, donc sans surprise, la vie de Cicéron et donc le second tome se terminera par sa mort. A la fin du premier tome, Cicéron est à l’apogée de sa vie politique. Hélas pour lui, il sera confronté ensuite à deux hommes pour qui l’ambition passe clairement avant la sauvegarde de la République : Pompée et César. La success story de la première moitié de sa vie va être suivie d’une sorte de descente aux Enfers, familialement et politiquement. C’est là qu’on verra si sa réflexion philosophique et ses valeurs morales peuvent l’aider à tenir jusqu’au bout.
Propos recueillis par Claire Berest
* Des pistes d’activités pédagogiques sont proposées par Claire Van Beck sur son site en ligne Ludendo.
