La / les normes
On ne peut vivre sans normes. Les humains, pour pouvoir vivre en relation avec autrui et faire société, se trouvent dans l’obligation de produire des lois, des règles et des normes, c’est-à-dire des références communes et collectivement admises. C’est ce que l’on désigne sous le terme de « normativité ».
La norme crée le normal, et le hors norme, l’anormal. La création de normes recèle de considérables enjeux de pouvoir et d’intérêts catégoriels, souvent occultes. Au nom de la maîtrise, les principes du vivre ensemble sont devenus des injonctions de soumission à un ensemble de normes imposées, comme des évidences, par des groupes d’intérêt, sans faire l’objet de débats critiques collectifs. C’est ce que l’on désigne sous le terme de “normalisation”.
Le « normal »
Ce que l’on considère comme étant « normal » c’est ce à quoi on est habitué, ce qui ne nous dérange pas, ce qui est prévisible, car inscrit dans la continuité de ce qui est et de ce qui doit être. On ne parle habituellement pas des trains qui arrivent à l’heure parce que cela est “normal”. On est effectivement en droit d’attendre des trains qu’ils arrivent à l’heure. La normalité se situe du côté du déjà là, du pré-pensé, de ce qui est codé, codifié, prévu. “Le normal”, c’est ce qu’un individu, un groupe, une société, estiment être en droit d’attendre ou de devoir à une personne, un collectif, ou une institution. En l’absence de ce qui nous paraît « normal », nous ressentons un manque et nous avons tendance à nous plaindre de ce qui est.
Le normal passe à côté du singulier
Ce qui est singulier est unique et ne peut être normalisé. La singularité de la personne humaine est invisible au regard de la norme. Le normal nie le singulier qui, ne pouvant être comparé, fait partie du hors norme, de l’a-normal. Le normal est aveugle aux possibilités singulières, pourtant bien réelles.
C’est par sa singularité que chaque élève se fait reconnaître comme soi et se fait apprécier comme unique et, parce qu’unique, appartenant à la communauté des humains eux-mêmes uniques. Faute de la prise en considération du singulier, il y a catégorisation ou renvoi à l’insignifiance. Élèves et enseignants sont alors « sans histoire », confondus dans la masse anonyme d’une catégorie.
La normalité efface les possibilités inhabituelles des situations vécues. Appréhender une situation humaine en termes de normalité, c’est mettre l’accent sur une représentation abstraite et figée d’une supposée « normalité ». Une telle approche occulte la diversité et la complexité des inscriptions singulières dans le vécu des situations. Aucun élève ne correspond à la norme qui est sensée l’inclure. Si, le terme d’élève permet d’englober dans une même désignation Laetitia, Gaël et Mamoudou, il ne permet pas d’approcher la complexité de leur singularité. La norme de la désignation catégorielle réduit le réel aux seuls aspects communs attendus, voire assignés, d’un réel composé de réalités singulières, plurielles et hétérogènes. Les normes ne prennent en compte ni l’exceptionnel, ni les singularités. Elles effacent les différences et contraignent insidieusement à la conformité.
La, les normalités
La normalité résulte d’un ensemble de rationalités usitées dans un contexte particulier. On qualifie de rationnel ce qui fait appel à la raison, mais il existe bien des types de raisonnements. Chacun d’eux est construit à partir de logiques, de références utilisées en fonction des réalités appréhendées. De ce fait, il existe différents types de rationalité. Ainsi la rationalité des sciences exactes n’est pas celle des sciences humaines. Ces dernières obligent à la prise en compte du sensible, des implications comme des effets de sens et de valeur. La rationalité économique n’est pas la rationalité politique ou juridique. Or on considère comme normal et de ce fait crédible ce qui est conforme à notre mode habituel de raisonnement et de rationalité.
La normalisation
Alors que la normativité réside dans l’acceptation de normes et de règles communes, nécessaires pour vivre en société, la normalisation réside dans l’imposition à l’ensemble d’une collectivité d’un type de normes souvent implicites et habituelles, parfois formalisées par une règle, une convention ou une loi. La normalisation nie la singularité, efface les différences et oblige à la conformité. La singularité de la personne humaine se trouve niée dans une catégorisation et une représentation sociale, normée, normalisée. La normalisation est un processus qui stérilise les initiatives et la créativité. À ce titre, elle est un gaspillage des potentiels humains.
Au plan collectif, il y a annulation de la préoccupation éthique et dégradation du lien social qui, d’authentique, quand il ressort d’une expérience singulière, se transforme en une soumission à un ensemble de contraintes. Sans remise de ce qui les rend indispensables, les normes deviennent des dispositifs d’asservissement. Les personnes : élèves parents ou enseignants, peuvent alors être gérées comme des marchandises, en termes de quantités, de rendements et de profits. Les normes s’organisent alors en dispositifs de captures des sujets, qui, à terme, génèrent les soumissions autodestructrices ou les révoltes hétéro-destructrices.
Les dispositifs d’enseignement participent de l’asservissement des élèves quand ils imposent des normes sans espace de réflexion sur leurs utilités et sur leurs enjeux de pouvoir. Au plan éducatif, il est indispensable de mettre les élèves en situation de produire collectivement des règles et des normes afin qu’ils expérimentent la difficulté de permettre à chacun et à tous de vivre ensemble dans la dignité.
En se conformant à la norme, un élève participe d’un code de reconnaissance qui lui confère un sentiment d’appartenance. C’est la nécessité de paraître qui conduit à un surinvestissement du respect de la forme socialement admise, reconnue, et de là, à un enfermement dans une forme illusoirement pérenne, figée, statique, déconnectée des nécessités. La primauté de la forme s’organise au détriment de l’élaboration d’une intelligibilité des enjeux de sens, comme de la prise en compte des tensions à l’œuvre dans les situations vécues. La norme, en tant que forme socialement admise et intégrée, masque alors la solitude de l’être. Elle dispense de répondre à la nécessité d’être soi en tant que sujet singulier. Elle exonère des intelligibilités collectives et plurielles offrant différentes possibilités, qui mettent l’élève à l’épreuve de la recherche de l’authenticité face à des enjeux contradictoires se situant sur des plans différents.
L’enseignement n’a pas pour visée la transmission ou l’imposition de normes amenant à une normalisation, mais la confrontation des élèves aux normes afin de leur permettre l’accès à la compréhension de leurs fondements et de leurs nécessités, et de là, quand elles sont infondées ou iniques, l’accès à la fonction critique invitant à leur transformation.
Faudrait-il ne plus utiliser le mot « élèves » mais plutôt « enfants » ou « jeunes ?
La différence entre l’élève et l’enfant est en miroir de la différence entre enseignement et éducation. L’énorme difficulté de l’Éducation nationale, c’est qu’elle prétend s’appeler Éducation nationale alors qu’elle réduit la mission d’éducation à celle de l’enseignement, voire à celle de l’instruction. Elle a alors besoin du terme d’« élève » pour parler de la démarche collective permettant de rentrer dans les apprentissages qui sont communs à tous. Mais ces apprentissages communs à tous ne tiennent pas compte de là où en est l’enfant.
Prenons l’exemple des enfants qui ont du mal à se maîtriser quand ils arrivent à l’école[1]. Pour ces enfants, qui fait le travail qui consiste à leur apprendre à se contrôler ? On dit que c’est la famille qui doit le faire. Sans doute, mais que se passe-t-il dans la réalité quand l’enfant est né dans une famille où cette notion même de se maîtriser n’a pas été mise au travail chez les parents, ou a été tellement endommagée par des pathologies mentales, par des rapports à l’autre qui se font dans la violence ou par de la drogue ? Qui met cette capacité au travail dans un rythme de vie surchargé, quand on a des mamans seules qui travaillant de nuit, arrivent chez elles, pour juste réveiller l’enfant avant son départ à l’école ? L’enseignement ne tenant pas compte de la réalité de l’enfant dit alors ne pas pouvoir l’accueillir en tant qu’élève.
Cela rejoint complètement la question de l’inclusion. En catégorisant les élèves, on est déjà dans la question de l’inclusion ou de l’exclusion : si tu es capable de devenir élève et de rentrer et de te contenir, bienvenue dans le groupe ; si tu n’es pas capable de te conduire selon « la normale », retourne chez toi ou bien alors fais-toi suivre par un psy. Or, La question n’est pas du tout celle du psy, c’est la question de l’éducation qui est posée.
Ce serait quoi un savoir normal ?
Là encore, tu touches à une question structurelle de l’enseignement. Un savoir normal pour des enseignants, ce sont les savoirs de base : lire, compter, etc. Ce qui est tout à fait intéressant et fondé. Mais en fait, les savoirs dits normaux, ce sont des savoirs régimentaires de type « je ne veux voir qu’une seule tête ».
Or, l’entrée dans les savoirs se fait à partir de la façon dont l’enfant s’est construit et à partir de quoi il s’est construit. Si je me suis construit dans une vision du monde dans lequel c’est Dieu qui commande et qui peut me commander de mourir avec une ceinture d’explosifs pour gagner le paradis, je ne suis pas du tout dans la même appétence, dans le même rapport aux savoirs formels que si je suis un fils d’enseignants qui a déjà toutes les clés de langage et de code du monde de l’enseignement. On fait se côtoyer des mondes comme si les enfants qui arrivent à l’école appartenaient au même monde. Ils appartiennent à une même humanité, mais cette humanité est faite d’une immense diversité.
On a besoin de ce tronc commun de connaissances, mais l’entrée dans ces connaissances n’est pas égalitaire, or il ne s’agit pas d’égalité, mais d’instaurer de l’équité. L’égalité peut être un déni de la singularité. La question qui se pose aux enseignants est de respecter une égalité formelle, tout en étant équitable au regard de là où en est chaque enfant, quant à la singularité de ses ressources et de ses difficultés.
Propos de Jacques Marpeau recueillis par Daniel Gostain
[1] Voir cette thématique abordée dans le site des empêchements à apprendre : « Je n’arrive pas à me contrôler »
