Un changement d’environnement plus que de ressources
« Ce ne sont pas les ressources elles-mêmes qui sont importantes, mais les manières de les concevoir, de les partager, de les diffuser et de les modifier. C’est cela qui a profondément changé l’environnement des enseignants » déclare Éric Bruillard, professeur émérite en sciences de l’éducation. Pour lui, l’essentiel n’est pas l’outil en lui-même. Le numérique a élargi le champ des possibles, tant en termes de formats que d’activités pédagogiques. Les enseignants français y ont largement recours, notamment dans la préparation de leurs cours.
« Les enseignants utilisent beaucoup les ressources numériques dans leurs préparations », rappelle le chercheur. Mais cette abondance a un revers : « Plus il y a d’outils, plus les enseignants passent de temps à les utiliser. Quel que soit le niveau technologique, il n’y a pas forcément de gain de temps. »
Papier et numérique : une fausse opposition
Contrairement à une idée répandue, les échanges ont montré qu’il n’existe pas de « guerre » entre papier et numérique. « Les enseignants utilisent les deux », insiste Éric Bruillard.
Après le confinement, qui a accéléré l’usage des outils numériques, on observe même un retour au papier dans certaines classes, notamment en lycée professionnel. Un choix assumé :« Enseigner et apprendre, c’est aussi ralentir le temps, alors que les technologies ont tendance à l’accélérer. »
Le terrain confirme la complémentarité
Enseignante de lettres au lycée Colbert de Lorient, Morwena Meynier témoigne d’une pratique hybride : « Je navigue entre le manuel papier et l’usage du numérique. » Elle utilise le numérique pour accompagner les élèves en difficulté ou allophones, notamment en grammaire, et pour travailler la différenciation pédagogique. Les outils numériques offrent un soutien précieux, mais s’inscrivent dans une gestion de classe de plus en plus complexe du fait de l’hétérogénéité des élèves.
Le numérique, au service de la mise en scène pédagogique
Du côté de l’EdTech, François Rocaboy (Pearltrees), défend une vision centrée sur l’enseignant : « L’enseignant est comme un metteur en scène pédagogique, qui organise des interactions avec différents types de ressources. »
Les outils numériques n’ont pas vocation à créer les contenus, mais à aider à les organiser, les commenter et les adapter. « Tout dépend des élèves que l’on a en face de soi », résume-t-il.
Différenciation et vigilance face aux inégalités
La différenciation pédagogique est souvent présentée comme une promesse forte du numérique, notamment grâce aux tableaux de bord et au suivi des apprentissages. Mais Éric Bruillard appelle à la prudence : « Les outils peuvent aussi accroître les inégalités. Il faut penser les activités compensatoires et les dispositifs dans leur ensemble. »
Il met également en garde contre la complexité de certains outils : « Les enseignants ne sont pas des informaticiens. Leur responsabilité première est la classe, pas la technologie. »
L’IA, un assistant plus qu’un substitut
L’arrivée de l’intelligence artificielle dans les ressources pédagogiques suscite espoirs et interrogations. Pour Thierry de Vulpillières, cofondateur d’EvidenceB, l’enjeu est de « partir des problèmes du système éducatif. Le numérique, et l’IA en particulier, sont une des réponses possibles, par exemple avec l’adaptatif en mathématiques. » L’IA est envisagée comme un assistant pédagogique, au service des enseignants, et non comme un remplaçant.
Un métier qui évolue, mais reste central
En conclusion, la table ronde a rappelé que l’enseignant demeure au cœur du système : « il organise les ressources, leur donne du sens, avec une intention narrative », souligne Éric Bruillard. Jamais utilisées intégralement, les ressources – papier ou numériques – sont sélectionnées, assemblées et mises en scène par les enseignants.
Une responsabilité collective
Chercheurs, enseignants, éditeurs et entrepreneurs partagent une responsabilité commune : concevoir des ressources numériques qui respectent la liberté pédagogique, soutiennent la réussite de tous les élèves et s’inscrivent dans des usages réalistes. Plus que la technologie, c’est bien le sens pédagogique et les pratiques de terrain qui doivent guider l’avenir des ressources éducatives.
Djéhanne Gani
