Comment réagissez-vous à cette nouvelle étude ?
Maxime Luiggi : Je voudrais commencer par un commentaire sur la démarche, il y a une tendance permanente, faite de bonne volonté, à la production d’études d’opinion par des organismes soucieux de la pratique physique et sportive des jeunes, mais sans jamais mobiliser la diversité des travaux scientifiques déjà menés sur le sujet. C’est dommage, car je le vois comme des moyens « gâchés », associés à des interprétations qui peuvent être erronées car non appuyées sur un corpus de connaissances plus large, construit sur la méthodologie scientifique.
Deuxièmement, le travail de collecte et d’analyse est toujours sous-traité à des instituts de sondage, pour lesquels on ne peut nier la capacité à interroger des panels (échantillons) représentatifs dans des délais courts, mais qui présentent deux écueils principaux. D’abord, l’absence de connaissance scientifique sur le sujet évoqué, comme pourraient l’avoir des chercheurs, universitaires ou professionnels des APS. Deuxièmement, des dépenses qui vont au secteur privé alors que des compétences existent dans la sphère publique.
Mobiliser ces différents corps de métiers du public permettrait, d’une seule pierre trois coups, d’augmenter les « recettes », de valoriser des agents publics et d’avoir des résultats aux standards scientifiques du domaine étudié.
L’abandon de la pratique sportive chez les jeunes filles est‑il, selon vous, le problème majeur ?
Claire Pontais : Oui, c’est un problème majeur, pour leur santé mais pas seulement, pour leurs futurs loisirs et pour leurs capacités à s’émanciper de tout un tas de carcans créés par la société imprégnée de stéréotypes sexués.
L’enquête est intéressante parce qu’elle objective et donne des éléments chiffrés sur cet abandon des jeunes femmes.
Elle identifie quatre freins : la non‑prise en compte du corps féminin et notamment les règles menstruelles ; la pression sociale (comportements déplacés, harcèlement, sentiment d’insécurité) qui souligne que le milieu sportif a encore de gros progrès à faire pour sortir du « sexisme ordinaire » ; une pratique difficilement accessible, par manque d’équipements ou éloignement, manque de temps ; et enfin le fait que le milieu sportif reste essentiellement tourné vers les pratiques compétitives, et a des difficultés à développer des formes de pratique adaptées un public moins sportif.
M.L : De manière générale, dans une démarche scientifique, identifier la cause du « sur-abandon » féminin imposerait de considérer filles et garçons ensemble et d’identifier des freins spécifiques à l’une ou l’autre de ces catégories de population afin d’éviter des surinterprétations et des stigmatisations genrées qui ne sont pas fondées scientifiquement.
Quels sont, pour vous, les points les plus importants parmi ces freins, et quels autres aspects souhaiteriez‑vous mettre en avant ?
M.L : Le rapport porte à penser que les freins identifiés sont spécifiques aux jeunes filles (non-prise en compte des caractéristiques propres à l’adolescence, pression du milieu, accessibilité). Or, les travaux existants sur le sujet ont déjà montré que la pression du milieu compétitif, tout comme l’accessibilité de la pratique, étaient des raisons d’abandon partagées entre garçons et filles. Je pense notamment à la pression scolaire, qui ressort de manière systématique dans les enquêtes, quel que soit le sexe ou le genre des répondants. Dès lors, il n’est pas possible de conclure que ces raisons spécifiques sont explicatives de l’abandon plus marqué des filles par rapport aux garçons.
Les mêmes résultats ont été identifiés concernant la « sur-pression » vécue par certains jeunes sportifs. Cependant, celle-ci n’est pas spécifique aux garçons ou aux filles. Elle est une raison globalement partagée (plus spécifiquement évoquée par les adolescents) pour expliquer leur abandon sportif. Il faudrait par ailleurs l’introduire dans des problématiques plus larges de sentiment de compétence et d’estime de soi associées aux logiques performatives du système sportif pour bien la comprendre et tenter d’y remédier.
Finalement, la question de la considération des spécificités du corps féminin à l’adolescence est un point important à relever, qui est par ailleurs en train d’être exploré scientifiquement après avoir été délaissé pendant de nombreuses années (cela vaut de manière générale pour les sciences de la santé ou le sport de haute performance).
Cependant, ce frein mériterait d’être également questionné concernant les abandons des jeunes garçons, qui, on le sait, à l’adolescence, subissent également des transformations physiques nécessitant des adaptations et des prises en compte pour maintenir un sentiment de compétence protecteur de l’abandon.
Je crois que, sur ce point, il ne faut pas négliger la connaissance expérientielle des éducateurs et éducatrices sportives et enseignant.es en éducation physique et sportive qui côtoient ces jeunes et ces problématiques au jour le jour et trouvent des stratégies adaptatives pour valoriser les jeunes et leur engagement physique.
C.P : Tous les points sont importants, mais l’enquête pose problème parce qu’elle est sous-tendue par une ligne idéologique contestable. La conclusion de l’étude chute sur « la nécessité de repenser l’expérience sportive des jeunes filles vers une pratique moins compétitive et plus physiologique. Sans cette révolution, le sport restera un terrain d’inégalité avec un impact direct et durable sur la santé des femmes ». En se centrant uniquement sur les filles et en opposant d’emblée le sport santé au sport de compétition, qui ne serait pas vraiment adapté aux femmes, l’étude ne peut que déboucher sur nombre de propositions qui enferment les femmes dans une vision essentialiste, qui ne vont pas vers plus d’égalité, mais au contraire renforcent les stéréotypes.
Pour analyser les données recueillies, il est nécessaire d’avoir une approche plus systémique. Tout d’abord, en se centrant uniquement les filles, l’étude rend impossibles les comparaisons avec les garçons. Or, il est probable que si on interrogeait des garçons non sportifs, on aurait des réponses proches de celles des filles non sportives. Exemple : la question du rapport au corps et du poids des réseaux sociaux et du regard des autres, du manque d’équipements, touchent tous les adolescent∙es.
Si l’on veut analyser les problèmes du point de vue des filles, il faut aller regarder du côté de la pression sociale qui pèsent en général : dès l’âge de 10 ans, les filles passent beaucoup plus de temps que les garçons dans les tâches domestiques (garde des petits frères, s’occuper du linge, des animaux), ce qui – de fait – diminue le temps de loisirs. La pression scolaire, bien mise en évidence dans l’enquête, touche probablement plus les filles que les garçons qui ont un rapport à l’école moins « scolaire ».
La proposition d’une offre sportive plus ouverte et plus flexible (horaires, changement de sport en cours d’année…) est intéressante pour les filles comme pour les garçons peu sportifs. Plutôt que de conseiller aux débutantes de commencer par une pratique sans compétition, il vaudrait mieux réhabiliter la place du jeu, de la rencontre, du partage dans le sport. C’est un enjeu pour les filles et aussi les garçons si on a un objectif de démocratisation et de lutte contre les stéréotypes. De même réaffirmer que le sport de haut-niveau doit être bienveillant est nécessaire pour lutter contre les violences faites aux filles comme aux garçons. Tout comme la formation des intervenant∙es aux questions d’égalité est indispensable pour tous les intervenants et intervenantes pour lutter contre l’ambiance « virile » du sport, propice à développer une masculinité hégémonique grâce au sport…
Quant aux propositions de pratiques de bien-être (yoga, pilâtes, méditation… ) voire des pratiques en distanciel, spécifiquement pour les filles, c’est assez désespérant de voir que la MGEN en est en encore là ! Si ces pratiques sont intéressantes, elles le sont aussi pour les garçons qui se préoccupent beaucoup moins de leur santé que les filles !
Les femmes se battent depuis un siècle pour faire du sport comme les garçons, elles sont de plus en plus nombreuses à montrer leurs capacités à être des sportives à part entière. Pour faire accéder encore plus de filles à un sport émancipateur, il vaudrait mieux investir dans la formation des intervenant∙es, dans des équipements adaptés, dans des Pass’sport « ouverts », dans des transports gratuits … Toutes ces mesures coûtent, mais ce serait un réel investissement pour l’avenir.
La question des classes sociales reste largement absente de l’analyse. Ne constate‑t‑on pas, pourtant, chez les filles issues des quartiers populaires, un processus d’abandon encore plus marqué ?
C.P : L’enquête est intéressante parce qu’elle donne des chiffres relatifs aux CSP (avec cependant une proportion de CSP + bien plus élevée que dans l’ensemble de la population qui peut représenter un biais méthodologique potentiel). Cependant cette donnée n’est pas du tout prise en compte dans l’analyse de la MGEN. Or, les chiffres sont parlants.
On voit notamment que les filles des milieux populaires sont bien plus sensibles aux stéréotypes de genre que celles des CSP+. Onze points d’écart sur le fait de préférer consacrer son temps libre à d’autres activités (sorties, réseaux sociaux), les tâches domestiques ne faisaient pas partie de la question), 10 points d’écart sur le fait de ne pas avoir d’ami∙es qui font du sport, huit points d’écarts sur le coût des pratiques sportives…
M.L : nous savons que l’abandon sportif touche de manière disproportionnée les adolescents issus de milieux modestes, qu’ils soient garçons ou filles. Là encore, le rapport tend à « genrer » le débat alors que l’abandon sportif est une problématique d’abord sociale et économique. À ce sujet, nous savons que les raisons d’abandon des filles issues de milieux favorisés ne correspondent pas toujours à celles des filles issues de milieux modestes.
Un exemple : la problématique de l’image corporelle et de l’acceptation de son corps est une raison d’abandon qui ressort spécifiquement chez les filles les plus favorisées socialement. Chez les filles de milieux défavorisés, cette raison d’abandon n’est ni plus ni moins marquée et se situe à des niveaux similaires à ceux des garçons.
La question du plaisir de l’effort physique, en revanche, est beaucoup plus spécifique. Nous avons ainsi identifié que les filles des milieux populaires étaient celles qui rapportaient le plus leur abandon au fait de ne pas aimer l’effort physique. Là encore, cette raison ne ressort pas du tout pour les filles de milieux favorisés.
Quelles sont, selon vous, les pistes les plus prometteuses ? Sur quels leviers devrions‑nous agir en priorité ?
C.P : Si je devais n’en dire que deux, ce serait tout d’abord augmenter l’EPS à l’école – comme pratique obligatoire pour tous et toutes, en mixité, dont l’objectif est de créer une culture commune ; et développer le sport scolaire – comme pratique volontaire, en prolongement de l’école, avec des profs et des amies que l’on connait, et ceci dès l’école maternelle.
La deuxième, c’est la formation des intervenants et intervenantes sportives, quel que soit l’âge des pratiquant∙es et l’endroit d’exercice. On sait que ce qui fait la différence sur les questions d’égalité, ce n’est le sexe de l’intervenant∙e, ni sa spécialité sportive, ni son âge, ni son milieu social … c’est sa formation ! Exercer sa vigilance sur les questions d’égalité, cela s’apprend !
Propos recueillis par Bruno Cremonesi
