Multiplication des témoignages de victimes
Dans un communiqué publié le dimanche 1er février, un collectif d’ancien·nes élèves des écoles lasalliennes dénonçait des coups, punitions corporelles, humiliations et « actes sexuels sur des enfants de 8 à 15 ans » subis dans différents établissements tenus par la congrégation des Frères des écoles chrétiennes à travers la France.
Depuis leur appel à témoignage, la liste des institutions concernées s’est très sensiblement allongée, passant du simple au double : de 20 à 40 signalements en quelques jours, et ce n’est sans doute pas terminé… Sept nouveaux établissements en Occitanie, trois en Bretagne, tous dans le Finistère, sont désormais cités, mais aussi en Normandie, Côte-d’Or, Moselle… illustrant un « projet éducatif fondé sur la violence et la terreur ».
A nouveau, c’est l’ensemble du territoire qui est concerné et « cette progression vient corroborer le constat d’une défaillance systémique, ayant marqué l’institution », explique le collectif dans un communiqué transmis à France Inter, précisant aussi que les faits recensés « interviennent depuis les années 1950 à nos jours ».
Une clause de confidentialité qui empêche toute véritable réparation
La congrégation des Frères des écoles chrétiennes rappelle que 70 protocoles donnant lieu à une indemnisation ont déjà été signés. Mais les victimes dénoncent l’engagement qu’il leur a fallu signer en contrepartie de l’obtention de celle-ci. La dernière partie du protocole d’accord de huit pages, qu’a consulté France Inter, définit en effet un certain nombre de « « concessions » consenties par les deux parties » ainsi que les modalités d’ « une clause de confidentialité » à laquelle la signature est suspendue. Cette clause, en particulier de non-dénigrement, engage les signataires « à ne rien faire qui puisse nuire directement ou indirectement, aux FEC, leurs représentants ou leurs membres (notamment des déclarations dans les médias sur ce sujet), à défaut de quoi les FEC se réservent le droit d’engager toute action en Justice ».
Certaines victimes signataires de cet accord regrettent aujourd’hui d’avoir été poussées ainsi au silence. « Pensant pouvoir tourner la page » grâce à ce début de réparation, après des années de vies brisées, des démarches et procédures douloureuses, certaines ont en effet accepté de signer cette clause. Mais elles estiment aujourd’hui s’être laissé enfermer dans une obligation qui ne fait que prolonger leurs souffrances. « Ce protocole constitue comme un continuum avec la scène traumatique ; ils sont dans la même posture que l’agresseur : l’intimidation, l’injonction à se taire, et semer la peur. Ça renforce les symptômes de mon stress post-traumatique », témoigne l’une d’entre elles qui « veut aujourd’hui rendre publique cette clause afin de se libérer ».
Et protège les prédateurs tout en étouffant les responsabilités
Mais c’est aussi à un nécessaire travail de dévoilement de la vérité que la congrégation évite ainsi de se confronter. Car ce protocole de confidentialité permet aussi « aux Lasalliens d’éviter l’ouverture totale de leurs archives pour qu’on sache qui sont les prédateurs, quels sont ceux qui sont morts, ceux qui sont vivants, et quels sont les mécanismes de couverture qui ont permis de les protéger depuis autant de décennies », explique une autre victime qui n’a pas signé le protocole.
Un protocole dont la valeur est contestable selon Olivier Savignac, président de l’association Parler et Revivre et membre de la commission réexamen de la CRR (Commission Reconnaissance et Réparation) : « Juridiquement, cette transaction pourrait avoir une valeur entre les parties, mais seulement si le consentement était libre et éclairé, et s’il y avait de vraies concessions réciproques. Or là ce n’est pas le cas. Et quand la règle devient « si tu ne signes pas tu n’auras rien », on bascule dans une logique de rapport de force et de pression morale, qui peut vicier le consentement. C’est ce qui se passe en l’espèce », qui déplore aussi que « les FEC aient longtemps renégocié à la baisse le montant des indemnisations établies par la CRR ».
Le collectif demande à la congrégation qu’elle « déclare officiellement caduques toutes les clauses de confidentialité signées à ce jour, et ce sans contrepartie, et qu’elle s’engage à ne plus jamais conditionner une indemnisation au silence d’une victime ».
C’est bien le moins qu’elle puisse faire.
Claire Berest
Article à retrouver sur le site de France Inter.
