Une profession plus familiale… mais pas mieux protégée
Une note d’information publiée mercredi 10 février par le ministère pointe que parentalité des enseignants rime avec inégalité et les enseignants du public et du privé sous contrat se distinguent des autres cadres de la fonction publique d’État (FPE) par leur situation familiale. En 2023, 77 % d’entre eux vivent en couple, contre 72 % des autres cadres, et près de deux sur trois ont au moins un enfant à charge, contre un sur deux dans les autres administrations.
Cette surreprésentation de la parentalité s’explique en partie par la structure d’âge des enseignants, majoritairement âgés de 35 à 54 ans, et par une implantation géographique moins urbaine. La note indique qu’« à caractéristiques identiques, les enseignants ont plus souvent des enfants à charge que les autres cadres de la FPE ». Le métier d’enseignant reste fortement associé à un modèle familial traditionnel, sans que celui-ci ne soit réellement compensé sur le plan économique.
1 enseignant sur 4 en couple avec un autre enseignant
Les enseignants sont moins souvent seuls : seuls 14 % vivent sans conjoint ni enfant, contre 20 % des autres cadres. Mais cette stabilité apparente cache une autre particularité : la forte proportion de couples issus de la fonction publique, et plus encore de couples d’enseignants. Près d’un quart des enseignants en couple vivent avec un autre enseignant.
Cette homogamie professionnelle peut sécuriser les trajectoires en termes d’emploi, mais elle expose aussi les ménages à un risque de déclassement cumulé, lorsque les deux revenus reposent sur des carrières peu dynamiques et des grilles salariales peu revalorisées.
Parentalité et temps partiel
Parce qu’ils ont plus souvent des enfants, les enseignants ajustent davantage leur carrière. 15 % déclarent avoir interrompu leur activité pour s’occuper de leurs enfants, contre 10 % des autres cadres de la FPE. Le recours au temps partiel est également plus fréquent (38 % contre 29 %).
Ces pratiques ne sont pas propres au métier : à situation familiale équivalente, les enseignants ne se distinguent plus des autres cadres. Mais leur fréquence plus élevée de parentalité rend ces ajustements structurels. Comme le souligne l’étude, « ce sont moins les spécificités du métier que les contraintes familiales qui expliquent ces trajectoires » — avec des effets durables sur les salaires et les carrières.
Femmes enseignantes : le cœur du déclassement
Comme ailleurs dans la fonction publique, les inégalités femmes-hommes sont massives. Mais dans l’enseignement, elles prennent une ampleur particulière du fait du poids de la parentalité. 19 % des enseignantes ont interrompu leur carrière pour s’occuper de leurs enfants, contre seulement 3 % des hommes. Près d’une enseignante sur deux a eu recours au temps partiel, contre moins d’un sur cinq chez les hommes.
Ces choix contraints se traduisent par des progressions plus lentes, des rémunérations plus faibles et, à terme, des pensions de retraite amoindries.
A noter : les enseignantes vivant avec un conjoint enseignant travaillent plus souvent dans le second degré que l’ensemble des enseignantes en couple (56 % contre 45 %). Compte tenu des différences de revenu entre le Premier et Second degré, cela se traduit par des niveaux de rémunération plus élevés : 36 % d’entre elles perçoivent un salaire net annuel supérieur à 34 000 euros, contre 26 % des enseignantes en couple.
Familles nombreuses : la face la plus visible de la précarisation
Les enseignants ayant trois enfants ou plus (12 % des effectifs) concentrent les difficultés. Ils recourent plus souvent au temps partiel et connaissent davantage d’interruptions de carrière. Les écarts de salaire y sont particulièrement marqués : 32 % des femmes en famille nombreuse perçoivent moins de 25 000 euros par an, contre 10 % des hommes.
Leur niveau de vie est nettement inférieur à celui du reste de la profession : 35 % se situent dans la tranche la plus basse, contre 24 % de l’ensemble des enseignants. Une réalité qui peut interroger les politiques de soutien à la parentalité dans l’Éducation nationale.
Un niveau de vie inférieur aux autres cadres de l’État
Les enseignants vivent dans des ménages au niveau de vie plus faible que celui des autres cadres de la FPE. La moitié d’entre eux se situe sous le seuil de 29 640 euros annuels, contre un tiers des autres cadres. Ce différentiel s’explique par des rémunérations moins élevées, mais aussi par des carrières plus souvent aménagées.
Les enseignants sans enfant à charge, plus souvent des hommes et des agents en début ou fin de carrière, font figure d’exception. Pour les autres, et en particulier pour les femmes avec enfants, la stabilité statutaire ne garantit pas la sécurité économique.
Le déclassement enseignant, un angle mort du débat public
Plus souvent parents, plus exposés aux ajustements de carrière, et moins favorisés économiquement que les autres cadres de l’État, les enseignants incarnent un déclassement discret mais durable. Derrière la vocation et la stabilité de l’emploi, les données révèlent une profession où la vie familiale pèse lourdement sur les trajectoires, sans réelle compensation salariale.
À l’heure où l’attractivité du métier est en crise, ces constats posent une question centrale : peut-on durablement recruter et fidéliser des enseignants quand le statut ne protège plus du déclassement social ?
Djéhanne Gani
Dion E., Feuillet P. et Lauret M., 2026, « Les conditions de vie familiale des enseignantes et des enseignants », Note d’Information n° 26-02, DEPP.
