Que signifie le niveau de maitrise suffisant ?
L’utilisation des résultats à ces tests pour définir de manière absolue des niveaux « satisfaisants » ou « à besoin » est forcément discutable puisque c’est un choix subjectif. Classer les résultats à ces tests comme « bons », « moyens » ou « à travailler » est très tentant pour les enseignants, mais la définition de ces niveaux n’est pas objective.
Il n’existe aucune étude scientifique qui définit un « bon » niveau au test Navette 20 m ou un niveau « satisfaisant » ou un niveau « fragile ». La définition des niveaux retenus repose sur des jugements de valeurs subjectifs d’experts interrogés par la DEPP. Pour définir les seuils « la DEPP a recours à des méthodes qui confrontent les résultats issus des évaluations standardisées avec le jugement d’experts (enseignants, conseillers pédagogiques, inspecteurs de l’Éducation nationale, etc.) sur le niveau des élèves et le contenu des évaluations. Il a été demandé à des groupes réunissant des enseignants de parcourir les tests et de placer deux seuils propres à chaque test. » (Rapport sur les évaluations de 2025).
Il existe des valeurs seuils pour le VO2max (ou VO2pic chez les jeunes), qui est un indicateur de santé très puissant, qui doit être mesuré dans des conditions précises. Mais un test Navette 20 m n’est pas un test VO2max (Armstrong et Welsman, 2019). Trois paramètres essentiels parasitent le résultat du test navette pour en extrapoler un VO2max : le poids de l’élève qui n’est pas pris en compte, sa technique de course, et le fait qu’il soit bien allé jusqu’à l’effort max ou non (contrôlé en laboratoire mais pas en cours d’EPS). Et le stade pubertaire complique davantage les choses.
Il existe des études internationales qui compilent les résultats des jeunes de différents pays et permettent de voir des différences entre les pays. Deux articles de référence compilent chacun des données obtenues sur 1 000 000 de jeunes (Tomkinson 2017 et Ortega 2023). Ils ont cependant exprimé les résultats en référence au test Navette 20 m original qui commence à 8,5 km/h et dont chaque palier dure 1 min. Le test Navette réalisé par les élèves de 6e commence par un palier 1 qui dure 2 min à 8,0 km/h, puis augmente de 0,5 km/h à chaque palier suivant qui dure 1 min (cf. tableau). La différence de protocole rend difficile la comparaison mais nous pouvons essayer.
Concernant le protocole français, 22% des filles et 14% des garçons ne terminent pas le palier 1 de 2 min à 8 km/h. Dans le protocole international (Ortega et al., 2023) chez les jeunes de 10-11 ans, moins de 5% des filles et des garçons s’arrêtent avant de compléter le palier 1 de 1 min à 8,5 km/h.
En France, 65% des filles s’arrêtent après avoir terminé le palier 2 ou moins, soit au total 3 min de course. Dans la méta-analyse internationale, à durée de course équivalente de 3 min, mais à vitesse plus élevée, environ 45% des filles de 10-11 ans s’arrêtaient après maximum 3 min de course (palier 3 ou moins).
Enfin, en France, 55% des garçons s’arrêtent après avoir terminé le palier 3 ou moins, soit au total 4 min de course. A durée de course équivalente de 4 min, mais à vitesse plus élevée, environ 45% des garçons atteignaient le palier 4 ou moins dans la méta-analyse de Ortega et al. en 2023.
Pour résumer cette comparaison avec des valeurs de référence obtenue dans différents pays : (1) cette comparaison est difficile voire impossible à faire car le protocole est différent, ce qui est dommage, et (2) cette comparaison ne peut pas permettre de définir quelles valeurs devraient être considérées comme « satisfaisantes » ou « fragiles » de manière objective.
Par exemple si un IMC de plus de 30 définit l’obésité c’est parce que des études ont montré objectivement qu’au-delà de 30 les risques de maladies cardio-vasculaires étaient très élevées. Ce genre d’étude n’existe pas actuellement pour les qualités physiques des jeunes. Nous pouvons juste dire si ce résultat est dans les 30% les meilleurs, ou les 10% ou plus faibles par exemple, sans savoir réellement l’impact sur la santé ou sur la pratique sportive future.
Aux Etats-Unis plus de 40% de la population a un IMC ≥ 30, c’est autour de 17% en France. Ce n’est pas parce que 40% des américains ont un IMC ≥ 30 qu’avoir un IMC ≥ 30 deviendrait « satisfaisant », ou qu’il faudrait revoir les critères des facteurs de risques cardio-vasculaires.
De ton point de vue, à quoi vont servir ces tests ?
Ces tests ne sont pas pensés pour être utiles aux enseignants d’EPS, ce qui fait qu’ils peuvent avoir peu de sens en l’état pour les enseignants et pour leurs élèves. Nous reviendrons ensuite sur ce point.
Néanmoins ces tests sont très intéressants, ils manquaient en France par rapport à d’autres pays et manquent encore pour d’autres niveaux de classe et d’autres qualités comme les qualités motrices. Ils peuvent avoir plusieurs fonctions.
Premièrement, ils peuvent par exemple permettre de comparer les pays entre eux. La figure ci-dessous issue de Tomkinson et al. en 2007 compare les résultats de différents pays au saut en longueur (a) et au 1600 m (b). A priori rien ne justifie qu’en moyenne les enfants de 10 ans d’un pays aient des résultats différents de ceux d’un autre, à part leur éducation et leurs pratiques sportives. Donc il est possible de penser que les pays « en retard » sur les autres stimulent moins le développement des qualités testées.
Deuxièmement, d’un point de vue historique ces tests réalisés de manière régulière peuvent permettre d’identifier des tendances et d’essayer d’y réagir. Si les qualités physiques et motrices des jeunes français ne sont pas mesurées régulièrement selon un protocole standardisé, personne ne pourra jamais connaitre leurs évolutions dans le temps.
Troisièmement, sur le modèle des études PISA ces tests peuvent aussi permettre de mettre en évidence des corrélations avec les niveaux socio-professionnels des parents, ou encore avec les résultats scolaires en maths ou en français. Les études PISA permettent par exemple de savoir qu’en France le milieu social des élèves influence très fortement leurs résultats scolaires. Ce diagnostic ne résout pas le problème, mais il est important de pouvoir faire objectif ce type de constat.
Enfin, ces tests peuvent peut-être permettre d’identifier des écoles, collèges ou lycées où la condition physique des élèves est particulièrement basse par rapport à un établissement comparable. Ces constats peuvent justifier la mise en place de protocoles spécifiques, comme les sections sportives scolaires mises en place dans l’Académie de Limoges (lien). Cette conception d’une EPS au service du développement des qualités physiques (paramètre essentiel de la littératie physique) peut apparaître aux yeux de certains comme une « dérive hygiéniste » de l’EPS. Je pense au contraire qu’il n’en est rien et que si l’EPS ne doit pas se limiter à cet objectif, elle ne le prend pas du tout en compte aujourd’hui et se tire ainsi une balle dans le pied.
Tu dis que ces tests peuvent changer la conception de l’EPS que veux-tu dire ?
Je pense que l’EPS en France a énormément de retard sur l’utilisation de tests physiques et moteurs, parce que ces tests, bien utilisés, peuvent être utiles pour l’EPS. Il existe plusieurs études scientifiques qui se sont intéressées au sujet (Cale et al., 2007 ; Cohen et al., 2015). Globalement ces tests sont intéressants pour l’EPS s’ils permettent :
– aux élèves de mieux se connaître ;
– à l’enseignant de programmer des objectifs adaptés à chaque élève ;
– à l’enseignant d’évaluer et donc de mettre en évidence les progrès réalisés en EPS, ce qui est un levier très fort d’un engagement à long terme dans la pratique.
Pour que ces tests aient du sens pour les enseignants d’EPS et pour leurs élèves, il faudrait donc je pense :
– Sur les moments où les tests sont réalisés : ne pas se contenter de les faire en 6e mais les faire au moins une fois par an, et dans l’idéal plusieurs fois par an.
– Sur l’exploitation du résultat : ne pas se focaliser sur les comparaisons inter-élèves mais sur les évolutions des résultats de chaque élève au cours de son cursus puisque l’idée est de se centrer sur la connaissance de soi et la mise en avant des progrès.
– Sur la nature des tests : élargir à des tests de motricité (enchaîner les sauts, dribbler, tirer… cf. une proposition de test du « T » sans et avec ballon sur ce lien) et peut-être cibler un nombre restreint de tests mais qui semblent pertinent avec l’âge des élèves et avec la programmation des APSA ; autrement dit tester et retester dans l’année des qualités physiques et/ou motrices que les APSA pratiquées vont permettre de développer chez ces élèves.
Je pense que l’EPS actuelle ne donne pas une place suffisamment importante au développement des qualités physiques des élèves. La force et l’aérobie sont des puissants marqueurs de santé actuelle et future des élèves, mais ni leur développement ni leur évaluation n’occupent une réelle place en EPS.
Cependant je pense également que les programmes d’EPS alternatifs du SNEP, centrés sur l’entraînement et la performance, pourraient être une manière intéressante de développer ces qualités physiques et motrices, et de les tester pour mettre en évidence leurs progrès. Il est en effet tout à fait possible de développer des qualités physiques (force, aérobie) et motrice (conduite de balle, enchaînement de saut, tirs…) de manière intégrée à la pratique culturelle des APSA comme l’avaient proposé C. Gindre et F. Lab (lien).
Propos recueillis par Bruno Cremonesi
