EPS, santé, lutte contre la sédentarité et le sport ?
En 2025, 32% des élèves de 6e ont participé à l’évaluation nationale des qualités physiques menée en Éducation Physique et Sportive (EPS). Au test d’endurance (Léger et al., 1988)[1], seuls 34% présentaient une maîtrise jugée satisfaisante. 18% des élèves n’atteignaient même pas le premier palier. Ces résultats interrogent le rôle de l’EPS dans la lutte contre la sédentarité et le développement des capacités aérobies.
On observe aujourd’hui une orientation de l’EPS vers des enjeux de santé. La sédentarité progresse, les temps d’écran explosent, les modes de vie sont de plus en plus délétères. Dans ce contexte, l’école est régulièrement sollicitée pour répondre à des injonctions sanitaires qui la dépassent.
Mais l’EPS, discipline obligatoire, ne peut ni ne doit se réduire à un simple outil de lutte contre l’inactivité physique[2]. Ajouter 30 mn d’activité physique quotidienne peut être pertinent en cycle élémentaire, mais cela ne remplacera jamais l’expérience vécue en EPS, sa dimension culturelle, éducative et préventive.
Historiquement, les liens entre EPS et santé ont toujours existé. À la fin du XIXᵉ siècle, l’éducation physique répondait à une problématique hygiéniste et patriotique. Dans les années 60, la santé s’est confondue avec la performance sportive et la capacité à se dépasser soi-même. Dans les années 80, elle a été pensée comme un habitus, une compétence à gérer sa vie physique : se préparer et s’échauffer, s’entraîner, récupérer, planifier. La santé est alors devenue transversale aux 3h d’EPS hebdomadaires.
Or cette discipline met en œuvre une expérience sportive comme moyen de culture commune. Aujourd’hui, le risque est d’opposer sport et sport-santé ou de faire de l’EPS une matière supplétive de santé. Cette opposition est artificielle et contre-productive. Tout est déjà dans le sport, à condition de l’enseigner. Si toute éducation est l’œuvre d’une culture sur une nature, le sport est une éducation culturelle sur une nature corporelle. La santé est donc une conséquence possible, durable, de l’engagement sportif.
Investir dans le sport et l’EPS aujourd’hui, c’est agir sur la santé de demain.
Dans ce contexte, la notion de littératie physique est de plus en plus mobilisée. Elle renvoie à la motivation, à la confiance, aux compétences motrices, aux savoirs et aux compréhensions permettant à une personne de s’engager dans l’activité physique tout au long de la vie (Whitehead, 2019)[3].
Au fond, la littératie physique ressemble beaucoup à la prose de Monsieur Jourdain : nous la développons déjà en EPS, parfois sans le dire et surtout sans la mesurer. Les expériences motrices variées et différenciées, les entrées par l’autodétermination, les rôles sociaux, les projets, la connaissance de soi, l’esprit critique… tout cela structure l’EPS contemporaine.
Le véritable enjeu est de questionner ce que nous faisons du temps d’EPS. En moyenne, près de 60 % d’une leçon est consacrée à des activités fonctionnelles, organisationnelles ou cognitives. Le temps de pratique effective, c’est-à-dire motrice, est souvent contraint. Or, pour favoriser un engagement durable, il faut remettre au centre le corps et l’effort.
L’effort, justement, mérite d’être réinterrogé. Nos modes de vie tendent vers son évitement. L’être humain recherche naturellement l’économie, le confort. Les écrans contribuent fortement à l’inactivité. Moins on bouge, moins on a envie de bouger. Les modèles psychosociaux (e.g. Ekkekakis et al., 2016)[5] montrent combien une expérience négative à l’effort nourrit le cercle vicieux de l’inactivité, accentué par une baisse des capacités physiques. L’inconfort vécu lors d’efforts est mémorisé et renforce les stratégies d’évitement de l’exercice physique.
En EPS, nous sommes quotidiennement confrontés à cette tendance spontanée à l’économie d’effort (Cheval et Boisgontier, 2021)[4]. Ce principe de moindre effort correspond, selon un modèle socioécologique, à une réponse adaptative : l’individu privilégie l’option qui minimise les coûts énergétiques et affectifs. Chez les élèves, cela se traduit par des stratégies d’évitement de l’effort. Dans une société où les contextes de vie favorisent déjà l’inactivité, l’EPS constitue souvent l’un des rares espaces où cette tendance est mise en tension. L’enjeu pédagogique n’est donc pas de contraindre, mais de concevoir des situations qui rendent l’effort acceptable, signifiant puis désirable, en jouant sur l’aménagement des tâches, des rôles, des interactions sociales et des modalités d’engagement, afin que l’élève fasse l’expérience positive de l’effort.
Faire vivre l’effort est une condition pédagogique de l’engagement durable
L’effort peut être un dépassement de soi, ou opposition, coopération, centration sur la tâche ou sur ses propres progrès. Ces stratégies d’approche sont renforcées par le modèle psychosocial de l’autodétermination (Elliot et al., 2011)[6].
Le problème majeur n’est cependant pas l’entrée dans la pratique, mais l’abandon[7]. La majorité des individus ont pratiqué une activité sportive à un moment de leur vie. Ce sont les ruptures, qui fragilisent l’engagement à long terme. Les injonctions à « bouger plus » sont inefficaces et culpabilisantes. Elles ne produisent ni sens, ni désir.
Ce dont nous avons besoin, c’est d’un sport accessible, pluriel, joyeux, capable de répondre à des mobiles variés : bien-être, loisir, santé, dépassement de soi, confrontation, coopération. À l’école comme dans les clubs, cela suppose des offres diversifiées, ouvertes, un accès facilité aux installations et une implication des familles, dont on sait qu’elles jouent un rôle déterminant. Des parents actifs feront de leurs enfants des adultes actifs.
Il est temps de remettre au centre des préoccupations de l’école le corps, l’effort, le sens et l’engagement durable. La culture sportive véhiculée par l’EPS est un moyen pertinent pour y participer.
Olivier Rey
Dans le Café pédagogique :
https://www.cafepedagogique.net/2026/03/02/eps-des-ecarts-de-performances-entre-les-etablissements/
https://www.cafepedagogique.net/2026/03/02/tests-deducation-physique-inutiles-aux-enseignants-deps/
[1] Leger, L. A., Mercier, D., Gadoury, C., & Lambert, J. (1988). The multistage 20 metre shuttle run test for aerobic fitness. Journal of sports sciences, 6(2), 93-101.
[3] Whitehead, M. (2019). Definition of physical literacy: Developments and issues. In Physical literacy across the world (pp. 8-18). Routledge.
[4] Cheval, B., & Boisgontier, M. P. (2021). The theory of effort minimization in physical activity. Exercise and sport sciences reviews, 49(3), 168-178.
[5] Ekkekakis, P., Vazou, S., Bixby, W. R., & Georgiadis, E. (2016). The mysterious case of the public health guideline that is (almost) entirely ignored: call for a research agenda on the causes of the extreme avoidance of physical activity in obesity. Obesity reviews, 17(4), 313-329.
[6] Elliot, A. J., Murayama, K., & Pekrun, R. (2011). A 3× 2 achievement goal model. Journal of educational psychology, 103(3), 632.
[7] Luiggi, M., Travert, M., & Griffet, J. (2024). Sport uptake and drop-out rates among French adolescents: toward a retention policy?. Santé Publique, 36(5), 49-60.
