‘La guerre c’est la paix ! La liberté, c’est l’esclavage ! L’ignorance, c’est la force !’ . Les slogans, règles d’or du Parti unique, et le non-sens arithmétique (2+2= 5), érigé en dogme intangible‘, sont restés célèbres, souvent commentés plus de soixante-quinze ans après la publication de 1984. Et aujourd’hui ? D’où vient le succès grandissant du film de Raoul Peck, Orwell 2+2 = 5, actuellement à l’affiche en France ? Présenté en Sélection officielle au dernier Festival de Cannes, bénéficiant d’un accueil critique quasi unanime, le documentaire saisissant ne se contente pas d’une plongée intime dans les derniers mois de la vie de l’écrivain britannique, auteur du chef-d’œuvre mondialement connu. Ce qui frappe le public, notamment les jeunes générations, c’est l’actualité brûlante de la pensée politique d’Orwell, en particulier la révélation des ressorts du totalitarisme et des systèmes d’oppression, la pertinence inouïe de concepts élaborés au mitan du siècle dernier, mis en lumière ici à travers le processus de création cher à Raoul Peck.
Fraternité créatrice, esprit de résistance
Dans l’entretien au Café pédagogique du 13 février dernier (voir ci-dessous), le réalisateur haïtien (également producteur et scénariste), ouvre de nombreuses portes pour pénétrer au cœur de l’œuvre, des émotions intimes et des convictions profondes, à travers la voix off d’Orwell lui-même (le comédien Eric Ruf dans la version française).
Grâce à Orwell 2+2 = 5, nous mesurons l’ampleur de l’arrachement à ses origines (de l’enfance dans les bras de la nounou indienne à l’engagement dans la police des Indes de l’Empire britannique, en Birmanie), des prises de conscience de son appartenance sociale (la petite bourgeoisie corsetée) et des formes d’oppression qu’il cautionne, jusqu’à l’expérience des Brigades Internationales et l’échec tragique de la Guerre d’Espagne. L’épreuve de la pauvreté. La vérité des démunis et des opprimés. Des moments déterminants. Acte politique sans retour. Devenir écrivain. Nous percevons ici la fraternité, tissée au-delà de l’écart temporel, que le cinéaste au fil de son travail, a nouée avec l’écrivain britannique.
Toute l’œuvre cinématographique de Raoul Peck entre en correspondance, sensible et intellectuelle, avec la clairvoyance, la dénonciation du mensonge d’Etat déguisé en vérité ‘rendant le meurtre respectable’ et la nécessité impérieuse chez l’écrivain de trouver le langage juste pour nommer l’état du monde et appeler les ‘citoyens ordinaires’ (porteurs d’une valeur humaine intrinsèque, la ‘common decency’) à résister jour après jour à l’intolérable.
« Vous commencez à voir maintenant quel genre de monde nous créons ? » nous demande avec insistance la voix d’Orwell transportée jusqu’à nous, spectatrices et spectateurs, sacrément remué.es par la vision de Orwell 2+2=5. Raoul Peck, en effet, a trouvé les images et les sons justes pour nous sortir de la sidération.
Samra Bonvoisin
Entretien avec Raoul Peck -Le Café pédagogique 13 février 2026
Conversation avec Raoul Peck- Mediapart (video)- 24 février 2026
Un échange au long cours pour voir et entendre Raoul Peck évoquer avec générosité et profondeur son pays natal, Haïti, ses années de formation en France, à Berlin, son entrée en cinéma (à la fin des années 80, L’Homme sur les quais en 1993, Lumumba en 2000), une vie de citoyen du monde, aux Etats-Unis, en Allemagne, au Congo, en France, notamment. Le fil rouge de son travail dans la fiction comme dans le documentaire : l’exploration et la mise en évidence de toutes les formes d’oppression, de domination et d’exploitation, au-delà d’un bilan critique de l’histoire, jusqu’à aujourd’hui, des Empires coloniaux, des conséquences dévastatrices pour les peuples et les pays colonisés ; eavec le souci constant d’un regard décalé, décapant et dérangeant, sur l’état du monde dans sa complexité. Et le souhait formulé à voix haute de voir la société civile, partout où elle le peut, se lever, faire corps et défendre la démocratie en grand péril.
https://www.mediapart.fr/journal/culture-et-idees/240226/orwell-c-est-aujourd-hui-par-raoul-peck
