Au lendemain du premier tour des élections politiques, une leçon politique s’impose : celle d’une méthode et d’une vision de l’action publique qui ne fonctionnent pas. Réformer à marche forcée, à toute vitesse, au mépris du terrain et de la recherche.
Comme pour les mathématiques dans la réforme du lycée, la fin officielle de l’obligation des groupes de niveau au collège ne marque pas seulement l’abandon d’une mesure pédagogique. Elle révèle surtout l’échec d’une méthode politique devenue trop fréquente dans les réformes de l’école : décider dans l’urgence, afficher et annoncer avec force, sans écouter le terrain ni la recherche.
Ces réformes usent les personnels et sont une nouvelle preuve de la difficulté à réformer l’école sans construire un véritable consensus éducatif.
Brutalité, mépris, verticalité sont devenus une marque de fabrique qui renforce la défiance entre les personnels et l’institution — à l’image de celle qui s’installe entre l’État et les citoyens.
Retour sur l’échec de la réforme des groupes de niveau, officiellement abandonnée après la parution du décret.
Lors de la présentation de la réforme, Gabriel Attal affirmait : « Quand vous avez des élèves qui ont un niveau tellement différent dans une classe, vous finissez par tirer tout le monde vers le bas. » Une position politique qui s’est appuyée sur une intuition simple, mais qui contredisait largement les travaux de recherche en sciences de l’éducation. Depuis des décennies, les études montrent que les dispositifs de tri scolaire tendent à accroître les inégalités et à pénaliser en premier lieu les élèves les plus fragiles. Présentée comme une solution, la mesure reposait en réalité sur un modèle éducatif contesté par les connaissances scientifiques.
Des alertes, unanimes, et unanimement méprisées
Les alertes n’ont pourtant pas manqué. Chercheurs, enseignants, syndicats et parents d’élèves se sont mobilisés. Des membres du Conseil scientifique de l’Éducation nationale ont démissionné après avoir lancé l’alerte en mars 2024. Les organisations professionnelles ont multiplié analyses et mises en garde. Malgré cela, la réforme a été maintenue, imposée rapidement, sans réelle appropriation par le terrain.
Deux ans plus tard, le constat d’échec est largement partagé. L’Inspection générale évoquait dans rapport publié l’été dernier « l’écart entre le discours et le réel » et reconnu que « la mesure n’a que peu permis de faire émerger des solutions pour les élèves les plus fragiles ». De fait, la mesure des groupes de niveaux, devenus groupes de « besoin »n’a jamais été pleinement déployée : seule une minorité de collèges l’a réellement mise en œuvre dans son esprit originel.
Un double échec : pédagogique et politique
L’échec est donc à la fois pédagogique et politique. Pédagogique, parce que la promesse d’un meilleur accompagnement des élèves les plus en difficulté ne s’est pas concrétisée. Politique, parce que cette séquence illustre les limites d’une gouvernance fondée sur l’annonce rapide et la symbolique réformatrice, au détriment du travail de concertation et d’évaluation.
L’Ecole ne se réforme pas contre celles et ceux qui la font vivre. Les enseignants ne sont pas de simples exécutants, ils sont les professionnels de terrain dont l’expertise est indispensable à toute transformation durable. Ignorer leurs analyses, ainsi que celles de la recherche, affaiblit inévitablement la portée des réformes en les méprisant au passage. Ce sentiment de mépris et de déconsidération est massif chez les personnels éducatifs, et (auto)destructeur. Les politiques éducatives menées au pas de charge épuisent les personnels sans résultats pour les élèves. Le bilan de l’échec est triple et les effets seront certainement durables et profonds.
La question de l’hétérogénéité des classes demeure un enjeu majeur pour le collège. Mais l’épisode des groupes de niveau rappelle une évidence essentielle : une politique éducative solide ne peut se construire ni contre les savoirs scientifiques, ni sans les professionnels, ni en marge des réalités du terrain. C’est à cette condition seulement que les réformes peuvent espérer durer.
Djéhanne Gani
