« Comment garantir dans nos sociétés démocratiques pour chaque citoyen des droits fondamentaux, en particulier celui de pouvoir accéder à une information intègre, c’est-à-dire une information fiable et de qualité ? » voilà un enjeu fondamental pour Serge Barbet, directeur du CLEMI (centre pour l’éducation aux médias et à l’information) depuis 2017. Il répond aux questions du Café pédagogique à l’occasion de la semaine de la presse et des médias dans l’Ecole.
C’est la Semaine de la presse et des médias dans l’École, quels sont les nouveaux enjeux de l’éducation aux médias et à l’information ?
Depuis plusieurs années maintenant, cette semaine de la presse est la première action éducative en nombre d’enseignants et d’élèves participants, ce qui témoigne d’un intérêt de longue date du corps enseignant en particulier pour cette thématique de l’éducation aux médias et à l’information. Nous sommes dans une révolution numérique qui est également une révolution informationnelle avec des avancées permanentes, notamment liées à l’avènement des intelligences artificielles génératives.
Et on voit bien dans cette révolution informationnelle le caractère fondamental de l’Éducation aux Médias pour développer les capacités d’analyse critique de l’information avec une problématique que nous avons à résoudre : comment garantir dans nos sociétés démocratiques pour chaque citoyen des droits fondamentaux, en particulier celui de pouvoir accéder à une information intègre, c’est-à-dire une information fiable et de qualité ? Le premier enjeu aujourd’hui de la semaine de la presse et des médias dans l’école est un enjeu démocratique autour de cette question de notre rapport à l’information.
Comment le Clemi adapte-t-il ses actions pour accompagner les élèves face aux fake news, et aux informations et images manipulées par une intelligence artificielle générative en plein essor ?
Je dirais que quand on parle d’éducation aux médias et à l’information, on parle effectivement de pédagogie, de manière d’enseigner aujourd’hui les enjeux de compétence et de connaissance autour des capacités d’analyse critique de l’information. Et donc ce qui est intéressant à observer, c’est que le Clémi est né en 1983, qui est une date qui correspond à l’émergence de l’Internet moderne. Et donc le Clémi, via les enseignants, s’est toujours attaché à observer les pratiques informationnelles et évidemment les usages numériques qui se sont développés.
Il faut partir de la manière dont les enfants, les adolescents et les jeunes s’informent, pour pouvoir les accompagner effectivement et les orienter aujourd’hui dans un paysage informationnel qui a été totalement bouleversé.
Le Clemi intègre cette question des intelligences artificielles comme elle a intégré déjà depuis de nombreuses années la problématique du numérique, des plateformes et des réseaux sociaux dans l’ensemble des offres de formation, de ressources et d’actions éducatives proposées afin d’aborder depuis plus de 40 ans maintenant, cette question du rapport à l’information sous toutes ses facettes.
Depuis l’intégration de l’éducation aux médias et à l’information dans les programmes en 2013, qu’est-ce qui a le plus évolué dans les pratiques pédagogiques et les besoins des élèves ?
Ce qui a le plus évolué certainement, c’est qu’à partir du moment où l’éducation aux médias et à l’information devient une composante du socle de compétences, de connaissances et de culture, notre ministère s’est attaché à structurer aujourd’hui beaucoup plus la formation des enseignants puisque progressivement, cet enseignement transversal de l’EMI a intégré les programmes. Il est aujourd’hui évidemment promu dès les plus jeunes âges avec une EMI du premier degré. Il est également aujourd’hui repositionné dans les enseignements du collège et en particulier dans les programmes d’enseignement moral et civique qui font d’ailleurs encore aujourd’hui l’objet de refontes avec des programmes d’éducation en médias et à l’information en tant que tels.
L’EMI aujourd’hui irrigue énormément d’enseignements du lycée et en particulier des enseignements de spécialité aussi bien dans le domaine des humanités que dans le champ des sciences. On est à une croisée des chemins où nous devons être capables de former les enseignants pour qu’ils puissent effectivement garantir l’enseignement d’éducation en médias et à l’information en plusieurs endroits des programmes et à la fois poursuivre ce que nous faisons pendant la semaine de la presse et des médias dans l’école, c’est-à-dire des séquences pédagogiques où on va pouvoir travailler de façon différente en interdisciplinarité, en intergroupe avec des pédagogies actives.
Il y a une éducation en médias et de l’information qui s’est à la fois institutionnalisée, et banalisée aujourd’hui dans le corps de l’enseignement et qui en même temps demeure aujourd’hui un engagement très fort dans les pratiques pédagogiques des enseignants à travers une multitude de projets qui associent des partenaires extérieurs à l’école et qui font appel à de nombreuses expertises croisées.
Former à l’esprit critique est devenu un enjeu central : comment le CLEMI accompagne-t-il les enseignants et les personnels éducatifs dans cette mission au quotidien ?
Auparavant, l’Education aux Médias et à l’Information n’était pas systématisée dans les propositions de formation, au niveau national ou au niveau académique. Maintenant, elle est omniprésente dans les plans nationaux de formation comme dans les plans académiques de formation. Le Clémi, depuis quelques années, copilote avec la direction générale de l’enseignement scolaire, c’est-à-dire avec le ministère, les réseaux académiques, éducation en médias et à l’information. Et donc nous sommes tout à fait partie prenante de cette dynamique. Nous sommes également de plus en plus associés à la co-construction avec les directions du ministère des thématiques autour des plans nationaux de formation.
Les enjeux de lutte contre la désinformation se sont beaucoup développés, et l’éducation en médias a été de plus en plus inscrite dans les plans nationaux de formation ces dernières années. Pour la formation continue, nous avons avec les EAFC des thématiques liées aux enjeux d’éducation en médias via les réseaux des coordonnateurs académiques du Clémi.
Aujourd’hui, toute l’année, il est possible d’aborder différentes thématiques liées à ces enjeux. Nous avons également d’autres modalités de formation qui se sont développées avec les partenaires du secteur de la presse et des médias, comme le Tour de France de l’éducation en médias et à la formation depuis 2022 dans toutes les académies. Nous avons beaucoup de formations sur des ressources comme Classe Investigation, un jeu éducatif qui fait travailler les élèves sur les sources d’informations et qui leur fait prendre conscience en produisant par eux-mêmes l’information de tout ce que cela requiert en termes de compétences.
Depuis le lancement du premier scénario en 2019, nous avons formé plus de 15 000 enseignants en ligne aujourd’hui à l’utilisation de cette ressource. Il n’est pas évident pour les enseignants d’accéder à la formation, ils vont saisir toutes les opportunités qui se présentent à eux en auto-formation, en ligne, à travers des parcours de formation ou des formations sur ressources comme avec Classe Investigation.
Pouvez-vous donner des exemples d’actions menées dans des établissements ?
Il y a plein de choses qui me viennent à l’esprit parce qu’il y a une multitude de propositions pédagogiques portées par les professeurs des écoles, enseignants de tous les champs disciplinaires. Et il ne faut jamais oublier le rôle clé des professeurs documentalistes au collège et au lycée : ils proposent aux élèves, aux enfants de manipuler les médias. Manipuler les médias, signifie pouvoir travailler sur la base des supports médiatiques qu’on va mettre à leur disposition : un journal, un journal des enfants, un magazine de la presse jeunesse ou des journaux d’information générale.
Nos partenaires de la presse et des médias continuent de nous fournir un nombre important d’exemplaires de presse imprimée. Avec ces journaux, ces magazines, des professeurs documentalistes au collège vont installer des kiosques où les élèves consultent également la presse librement. Ce sont des exemples où on travaille directement sur la matière médiatique pour pouvoir dès les premiers âges regarder des différences de formats, montrer une photo légendée dans un média imprimé. Ainsi, on va apprendre cette nouvelle grammaire médiatique aux élèves en comparant un même fait avec différents traitements médiatiques, notamment dans la presse en ligne ou alors sur la façon dont les médias également utilisent aujourd’hui les réseaux sociaux pour pouvoir traiter l’information.
Propos recueillis par Djéhanne Gani
