« Il n’existe plus de lieu de formation et d’analyse professionnel permettant la mise en réseau, la construction collective, l’émergence de savoirs pratique et de l’expérience, il n’existe pas de formation pédagogique à l’animation. Le déni est total » écrit Jean-Michel Bocquet. Dans cette tribune, il poursuit sa réflexion sur le périscolaire, qu’il juge grand oublié des politiques éducatives. « Tant que le modèle sera centré sur l’adulte, sur ce qu’il doit faire, dans quel cadre et avec autorité, le périscolaire restera un espace violent pour les enfants » affirme le pédagogue et chargé de cours à l’université. Pour lui, le périscolaire est un modèle à interroger, au-delà d’une question de moyens et du taux d’encadrement.
Des animateurices méprisés
Alors que les animateurices sont méprisés par les dirigeants et élus, la couverture médiatique est vécue comme une agression de plus. Dans les émissions radio ou télé, les articles de presse, la parole des animateurices est portée par quelques syndicalistes dont le discours est simple voire simpliste, il se résume à : dans la grande majorité des cas, les périscolaires fonctionnent bien, les situations présentées sont minoritaires, si on avait de meilleurs taux d’encadrement les choses iraient mieux. Dit autrement, les nombreuses violences sexuelles dénoncées ne sont pas révélatrices de ce qui se passe dans les accueils périscolaires, les animateurices font au mieux, mettez plus de gens sur le terrain ce sera encore mieux. Mais quid de la pédagogie mise en place ?
Un modèle à réinterroger ?
Une telle défense de la profession démontre l’incapacité qu’ont les animateurices (et plus grave ceux qui les représentent) à analyser les difficultés rencontrées, à se rendre compte qu’elles sont systémiques et étroitement liées à ce qu’ils et elles ont appris en BAFA, dans les rares formations reçues ou de la part de leurs collègues : le modèle pédagogique du centre de loisirs est problématique. On pourra mettre toujours plus d’animateurice au contact des enfants tant que le modèle sera centré sur l’adulte, sur ce qu’il doit faire, dans quel cadre et avec autorité, le périscolaire restera un espace violent pour les enfants.
Dans un long article publié dans le Journal de l’animation (en 2022), je décrivais le déni du secteur des colos sur les violences sexuelles et sexistes, le modèle pédagogique des colos est le même que celui du périscolaire, c’est celui appris en BAFA et en BAFD. Dans les différents reportages de Cash Investigation, on peut voir la violence sur les enfants, la force de conviction de collègues qui expliquent l’autorité voire l’autoritarisme qu’il « faut avoir » pour « se faire respecter ». Dans ce modèle pédagogique où tout passe par l’adulte, où même aller aux toilettes relève d’une autorisation, où le choix, la décision de l’enfant n’est pas entendue, où l’activité est obligatoire, où le cadre de vie est bruyant, groupal, fait d’imposition et d’ordre, où les personnels tournent et ne crée que peu de relation avec les enfants, l’autorité est l’un des seuls outils présentés pour permettre de faire son travail.
Quelle place pour le jeu libre, la lecture, les activités choisies et calmes, les projets d’enfants ?
Le second est l’activité. Le documentaire de Cash le montre comme bon exemple. Faire des jeux permet de gérer de manière qualitative l’accueil périscolaire. Mais le jeu/l’activité est aussi l’outil qui permet aux animateurs de rester au centre de l’organisation, le jeu est pensé, construit, animé et décidé par l’adulte. Il permet à l’adulte de transmettre des manières de faire, des règles et des valeurs : jeu d’opposition, place des filles, modèle à copier, stratégies pour gagner, construction d’identité de genre, activités à la carte genrée, etc. Quelle place est laissée au jeu libre, à la lecture, aux activités choisies et calmes, aux projets d’enfants ?
L’activité et le jeu en centre périscolaire sont dirigés, imposés, la production est favorisée (pour montrer aux parents). Leur déroulé est programmé et la durée définie. Pour être un « bon animateur », l’animateur doit avoir de l’autorité et maitriser des activités. Il n’aura de cesse de rappeler à l’enfant la règle et de lui dire que cette règle est pour son bien. Il doit aussi amuser et être tout autant drôle et sympa dans les jeux qu’il est dur et violent dans la vie quotidienne.
Comment dans un tel espace l’enfant peut-il exprimer une parole qui viendrait remettre en question cet animateur, comment pourrait-il imaginer que cet animateur qui travaille pour son bien, qui crie pour son bien, qui lui impose des activités, des horaires, des aliments ou des interdits pour son bien puisse lui faire mal en lui faisant subir des violences physiques et sexuelles ?
Dans ce modèle pédagogique où l’animateur charismatique, drôle, sportif et autoritaire est le modèle prôné en formation, entre pairs, par la hiérarchie voire par les parents eux-mêmes, l’enfant n’a aucune place, n’est pas entendu et considéré comme une personne. Du haut de la hiérarchie qui ignore tout du métier et qui travaille sur les enfants comme s’ils étaient tous identiques et résumables à un diagnostic, aux vacataires recrutés à la va-vite, tout le monde maintient ce système en place, personne ne veut réellement que sa change… Sauf quelques animateurices et directeurices qui regardent, pensent et agissent de manière pédagogique.
Un travail exigeant, utile et méprisé
Ce sont sans doute ces professionnel.les, vacataires, contractuel.les ou titulaires, qui permettent aux centres périscolaires de ne pas basculer totalement dans l’horreur. Grace à la lecture des quelques livres textes ou articles qui parlent encore de pédagogie, et surtout à leur capacité d’analyser leurs insatisfactions professionnelles, ces animateurices pensent, construisent, agissent pour créer des espaces de vie avec les enfants où ils et elles se sentent, dans un premier temps mieux, puis avec le temps bien. Mettre en adéquation valeurs, finalités, pratiques et savoirs, construire et reprendre, analyser et mettre en espace, écouter et agir en cohérence, prendre le temps de rencontrer chaque enfant et aménager des espaces, refaire, recommencer, rerecommencer, le travail de ces animateurices est exigeant, admirable et si utile pour les enfants. Pourtant il est méprisé et aujourd’hui, personne ne le met en valeur.
Ces animateurices savent que ce n’est pas le « plus d’adultes » qui fera le « meilleur accueil périscolaires », ce n’est pas la méthodologie de projet qui permet de créer des lieux attentifs à chacun, ce n’est pas l’autorité qui aide les enfants, ce n’est pas l’activité imposée qui apprend, ce n’est pas la garderie qui permet de faire grandir. Ces animateurs savent et personne ne les questionne, il n’existe plus de lieu de formation et d’analyse professionnel permettant la mise en réseau, la construction collective, l’émergence de savoirs ppratiqus et de l’expérience, il n’existe pas de formation pédagogique à l’animation. Le déni est total.
Un enjeu pour les villes, communes et intercommunalités
Dans les programmes des 10 maires sortants des 10 plus grandes villes de Métropole, le terme périscolaire apparait 27 fois soit moins de 3 fois par programme. Si à Nice le terme n’existe pas dans le programme de M. Estrosi, il apparait 11 fois à Marseille. Lorsqu’on regarde le contenu, les expressions généralistes sont nombreuses : « préscolaire de qualité », « former les animateurs à… », « une heure périscolaire gratuite ». A Marseille, le terme pédagogique apparait en parlant de « mise à disposition de ressources pédagogiques spécifiquement conçues pour les enfants » et à PaParison parle d’ « enseignement périscolaire ». L’ensemble de ces programmes sont bien loin de vouloir changer de modèle pédagogique, de libérer le périscolaire de sa forme scolaire et d’investir dans des lieux structurants. Seules les villes de Paris et de Marseille affirment vouloir déprécariser le métier et de conforter ou structurer la « filière animation », mais pour faire quoi ?
Je cherche encore une ville ou une communauté de communes qui aurait mis dans son projet la création d’une maison des loisirs de l’enfant, une maison qui ferait de la formation pédagogique, de l’accueil d’enfant, qui servirait des repas bio, transformés sur place, qui préparerait les cadres territoriaux à la gestion d’espace de loisirs enfantins, qui s’associerait à une université pour créer un laboratoire pédagogique. Je cherche toujours malgré les évènements dramatiques qui se succèdent, les rapports qui s’empilent et le nombre de victimes qui augmentent, l’engagement de nos élu.es pour l’enfance et donc de la pédagogie.
Je sais que mon rêve de lieux qui prennent soin des enfants existent, ils sont d’initiatives privées, associatifs et précaires, fragilisés par les politiques publiques. Ils souffrent de financements incertains, mais nous sommes quelques-uns à y travailler, souvent ce sont des espaces de colos : Maisons de Courcelles, Evasoleil, Toustes en colo… mais aussi d’animations de proximité, des camps sur la comète, centres sociaux… Contre vents, marées, pestes brunes, populismes, clientélismes nous démontrons que d’autres espaces périscolaires sont possibles, nous travaillons pédagogiquement, nous écrivons, nous espérons, un jour, être entendus.
Jean-Michel Bocquet
