Avec Les Saisons nous embarquons, en effet, pour une aventure sensorielle et une expérience sensible au cœur d’un pays réel et inventé, à la découverte de celles et de ceux qui y ont vécu, de celles et de ceux qui l’habitent encore. Une traversée historique, mythologique et poétique. De toute beauté.
Préparation patiente, cinéaste-archéologue de terrain…
Depuis ses débuts remarqués Motu Maeva, moyen métrage, Moult fois récompensé, (2014), l’autrice alterne une collaboration au long cours avec le cinéaste Miguel Gomes (Prix de la mise en scène, Cannes 2024 pour Grand Tour) et des créations personnelles centrées souvent sur les travaux et les jours de petites communautés ; des réalisations à la lisière du documentaire et de la fiction, attentives aux êtres et aux choses, fruits d’un long travail de préparation.
Pour Les Saisons Maureen Fazendeiro part des importants documents, publiés à nouveau, laissés par un couple d’archéologues allemands, George et Vera Leisner, retenus en 1944 pendant la Seconde Guerre mondiale au Portugal. Elle ne s’en tient pas à la dimension scientifique. Elle superpose les voix off en langue allemande, issues de leur correspondance retrouvée, avec les éléments naturels composant l’Alentejo, lentement accompagnés de larges panoramiques picturaux, plein de grâce et de légèreté.
D’autres plans fixes ou tremblés, associés à une brise faisant frissonner les feuilles et au sifflement des oiseaux, ouvrent des brèches dans le temps lointain fouillé par les archéologues, alors pionniers en la matière.
Résultat des préliminaires d’un tournage longuement mûri : des échanges prolongés et des collectes de récits et de légendes, des chansons et des poèmes surgit le temps du quotidien, dans un présent chargé de mémoire vive.
Nous y faisons la connaissance de bergers, d’apiculteurs, d’anciens travailleurs agricoles. Des jeunes aussi. Des enfants joueurs, venus visiter la grotte, invités à s’approprier, à leur façon, les légendes anciennes engendrées par l’existence des mystérieux dolmens et réinterprétées de génération en génération.
Histoire(s) du Portugal, portrait(s) de gens du pays
Peu à peu, sous nos yeux, le film s’affranchit des repères chronologiques et le montage délié associe en liberté la complexité des paysages (des vallons, des collines, des arbres élancés aux espèces imposantes dotées de branches épaisses et noueuses, des terres arides aux dolmens de schistes découpant leur monumentalité dans le ciel lumineux ou le crépuscule orageux.
Un montage fluide reliant les bêtes (chèvres serpentines, chien de troupeau, lapins…), les femmes et les hommes. Des aînés aux visages aussi sculptés que les troncs des grands chênes alentour, assemblés autour d’une table pour évoquer des souvenirs forts, retrouver des vieux contes et légendes, entonner des chants populaires en solo ou en chœur, écouter la lecture d’un poème après l’autre.
Par fragments, dans la douce lumière d’un soleil intense à l’éclat tamisé par l’ombre des grands arbres, quelques personnages, parmi les plus anciens, quelques ouvrières et des ouvriers agricoles se remémorent ensemble des moments intenses de leur existence : débuts de révolte contre les grands propriétaires terriens du temps de la dictature de Salazar, faits de résistance au milieu des années 60 contre leurs conditions de travail (du lever au coucher du soleil, sans aucune limite… avec exploitation des enfants) et brève expérience collective de l’essor des coopératives agricoles après la révolution des Œillets en avril 1974.
Les Saisons captent aussi avec une délicatesse infinie les gestes quotidiens, tels des rituels, d’un fabricant de fromage de chèvre ou d’un collecteur de morceaux de liège nécessaires à la confection des bouchons. Des activités du présent dans cette région qui nous apparaît comme un îlot d’harmonie entre les humains, en accord avec une nature accueillante, saisie par une caméra attentionnée dans sa fragilité bouleversante, à l’écart de la brutalité du monde.
Secrets de cinéaste, mise en scène du mystère
Le générique final nous renseigne en quelques lignes sur les ‘secrets’ de fabrication des Saisons : « inspiré de légendes et récits recueillis pendant la préparation du film, et des archives personnelles, des carnets de terrain des archéologues George et Vera Leisner, auteurs du premier inventaire des monuments mégalithiques de l’Alentejo ».
Et s’il était préférable de n’en rien savoir ? Nous pourrions alors nous abandonner à l’étrangeté irréductible des Saisons, au vertige de son mystère. Maureen Fazendeiro choisit ici de « documenter l’imaginaire ». Pari tenu.
Samra Bonvoisin
Les Saisons, film de Maureen Fazendeiro-sortie le 25 mars 2026 ;
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