Ce qu’est la frustration
La frustration vient du latin frustratio qui désigne le fait d’induire en erreur, de tromper, de décevoir. Le terme définit le sentiment de déception qu’éprouve une personne quand elle est privée de ce à quoi elle s’attendait, qu’elle espérait ou qu’elle pensait lui être dû. La frustration naît d’un obstacle, d’une opposition ou d’une résistance à des envies ou à une volonté.
En psychologie, on parle de frustration quand un sujet se voit refuser, ou se refuse, la satisfaction d’une quête pulsionnelle. La frustration est arrimée aux épreuves ordinaires de l’enfance : le sevrage, les apprentissages, la confrontation aux interdits, qui entraînent un sentiment de manque et de privation.
Le surgissement d’un obstacle, d’un interdit, d’une limite à la satisfaction d’un besoin ou d’une jouissance, engendre le sentiment de contrariété, d’amertume et de révolte de la frustration. Ce sentiment suscite des réactions de désarroi, de colère, d’agressivité et de vengeance.
La frustration est l’expression de l’énergie vitale contrariée
L’énergie vitale, le désir de vivre d’un être humain, fonctionne sur l’ambivalence amour/haine, constructivité/destructivité. Il s’agit d’une seule et même énergie pulsionnelle ayant des effets contraires. L’enfant fait très tôt l’expérience de la toute-puissance/impuissance dans la confrontation à la réalité qui lui résiste, d’où un sentiment de frustration qui déclenche sa rage et sa réaction destructive.
C’est de l’accès à la maîtrise de ce dynamisme vital dont va dépendre la maturation d’un jeune par son acceptation des limites. Le difficile dépassement de la frustration rend possible la transformation de son agressivité en élan constructif. Dans ses rapports aux autres, c’est ce même dépassement de la frustration liée à l’altération qui ouvre à la responsabilité et au respect d’autrui. Il ne s’agit pas d’une inculcation mais d’une élaboration par l’enfant ou le jeune lui-même dans l’expérimentation d’une relation à autrui faite d’attention et de reconnaissance réciproque.
Le travail de désillusionnement
Le désillusionnement désigne le passage du refuge dans la quête du tout fantasmatique et illusoire protégeant de la frustration à l’acceptation d’un pouvoir limité, mais réel, parce qu’ayant prise sur la réalité. C’est par la sortie de l’illusion que » tout est possible » que l’enfant sort du « tout, tout de suite » et du « tout ou rien » en renonçant à la toute-puissance. Par le désillusionnement il accède au pouvoir d’agir sur une réalité qu’il peut transformer partiellement, en orientant son devenir. Ce travail passe par l’élaboration de la capacité à assumer et à dépasser la frustration. Pour cela, il doit apprendre à renoncer, à différer, à préférer et à choisir. Ce sont ces capacités dites « structurelles » qui conditionnent l’accès à la responsabilité.
Le dépassement de la frustration
Pour devenir capable d’assumer la frustration, l’élève doit percevoir puis comprendre qu’elle est ressentie par chacun comme inhérente à toutes les situations de vie. Il lui faut percevoir que la frustration n’est pas nécessairement liée à la malveillance d’autrui mais au fait que tout être humain est confronté à des limites : les siennes, celle de la réalité, les limites posées par les interdits permettant de vivre ensemble. Il lui faut encore percevoir que ce ressenti de frustration est « l’en creux négatif », de son énergie vitale et que c’est cette énergie vitale qui va lui permettre de grandir en dirigeant son pouvoir d’agir sur, dans et avec la réalité. C’est par le processus de sublimation que l’être humain dépasse la frustration en s’élevant dans le registre du sens et des valeurs.
Les conditions de ce dépassement
La frustration est le résultat de l’impossibilité à accepter ses limites. Ce refus des limites est encouragé par la société de consommation. Elle entretient chez le consommateur, dès son enfance, l’illusion de la satisfaction possible de toutes ses envies par un acte d’achat.
C’est dans le vivre ensemble et le partage des situations frustrantes que cette prise de conscience est possible. Les parents, en voulant le meilleur pour leur enfant, les enseignants en voulant la réussite de leurs élèves, ont tendance à le protéger de l’expérience de la frustration. Trop de protection produit les dérives tyranniques de « l’enfant roi ». Or, plus cette expérience est tardive, plus les réactions liées à la frustration sont violentes en raison de l’évolution des capacités physiques au regard des capacités psychiques et relationnelles.
Quand un élève a du mal à assumer la frustration, on a tendance à renforcer les contraintes et les interdits. C’est alors fréquemment vécu comme de la malveillance punitive qui renforce chez l’élève le sentiment d’injustice et crée chez lui un ressentiment qui se traduit par des réactions de vengeance ou l’intégration d’un modèle de domination lié au statut d’adulte. L’institution doit bien sûr être garante du cadre, du respect des limites et des interdits, mais en même temps, l’élève aux réactions violentes a besoin d’être contenu et de se sentir compris pour pouvoir comprendre ce qui se passe en lui. C’est cette double nécessité, en partie contradictoire, qui est si difficile à prendre en compte.
Les enjeux du dépassement de la frustration
Un élève qui n’a pas élaboré la capacité à assumer et à dépasser la frustration s’exprime dans la violence pulsionnelle destructrice de la toute-puissance. Cette destructivité est attractive et contagieuse car son exercice procure la jouissance du pouvoir exercé sur les choses et les personnes. Or, la maîtrise par l’être humain de sa propre destructivité représente un enjeu existentiel pour chaque individu, comme pour la société. Lorsque la frustration n’est ni assumée ni dépassée, c’est l’avenir de cet ou de cette élève qui est en jeu. C’est l’avenir du ou des couples qu’il ou elle va former ; c’est la vie des enfants qui vont être procréés, qui vont être marqués par la violence des passages à l’acte en réaction à la frustration non assumée.
Le dépassement de la frustration est une composante majeure du processus d’humanisation. L’espace de pensée n‘est possible pour un élève qu’en différant ses réactions immédiates pulsionnelles. C’est par la volonté qu’il dépasse ses pulsions, met des mots sur ses émotions, se maîtrise et se contient face à une contrariété vécue comme majeure. Lorsque la frustration est assumée et dépassée dans la sublimation, elle se transforme en vigilance aux énergies en jeu et aux potentiels de création dont ces énergies sont porteuses. Il y a remobilisation et réorientation de l‘élan vital vers les nouvelles possibilités offertes par l’évolution de la situation et des personnes concernées.
Comment envisagerais-tu ce « partage des situations frustrantes » ?
Ça a été mon job en tant que consultant dans les équipes pluriprofessionnelles de l’éducation spécialisée. Mais je ne sais pas comment transposer ce type de démarche chez les enseignants, parce que l’enseignant est quelqu’un d’isolé.
Le seul fait d’agir avec des jeunes est un partage de situations, c’est-à-dire de réalités qui ont leur part d’illusion et de désillusion, donc de frustration. C’est l’esprit de la pédagogie active. Freinet ne parle pas du travail autour de la frustration, mais en pratiquant l’imprimerie, par exemple, il fait passer par la difficulté et dépasser le moment de frustration en faisant découvrir que ce n’est pas comme on a envie que ça marche.
Faire agir des enfants ensemble en les confrontant à un « réalisation », c’est les confronter à l’altérité, chacun devant respecter l’autre parce qu’il ne va pas faire comme on veut. Le petit chef qui s’instaure tyran, leader du groupe, va découvrir que d’autres réagissent. La frustration réside dans la confrontation très concrète de l’altération liée à l’altérité.
C’est aussi la question concrète de dire que quand je fais quelque chose, ce quelque chose a un sens, une utilité. Or, la grande difficulté des apprentissages scolaires, c’est qu’ils partent de fausses situations. Apprendre, ce n’est pas vivre. La richesse de la pédagogie active, c’est qu’on apprend en faisant quelque chose qui a une utilité et un sens, porté par la sanction de la réussite ou de la frustration de l’erreur qui va faire avancer « pour de vrai ».
Faudrait-il qu’il y ait un temps de parole sur « comment et pourquoi ça s’est mal passé » ?
La frustration, c’est du « mal passé » qui amène à la question : « Comment ça se fait ? ». Mais c’est le questionnement » : « Qu’est-ce que vous avez ressenti, » et « Qu’est-ce qui est difficile à supporter dans ce que vous avez fait ? » qui peut faire réfléchir sur la fonction de la frustration.
Comment intégrer que la frustration est la base même de tout dépassement, c’est-à-dire de tout apprentissage ? Un apprentissage, c’est un dépassement, non pas de ce que je savais, mais un dépassement de la frustration de faire l’expérience de sa limite. Quand je ne sais pas, je découvre que je suis limité et je dois faire un travail sur moi en me disant que ce travail va m’aider à me dépasser.
Est-ce que la frustration, au fond, serait un des principaux moteurs de l’apprentissage ?
C’est à la fois l’obstacle et le ressort de tout apprentissage. Un ressort, il faut le contraindre pour qu’il prenne toute sa puissance, sinon, il ne sert à rien. Pour qu’il y ait apprentissage, il faut tendre le ressort, c’est-à-dire, tendre son énergie dans l’effort. Là où l’enfant se dit « Oulala, c’est difficile, j’en ai pas envie », il faut que l’élève soit stimulé à aller au-delà de son absence d’envie.
Il faut qu’il perçoive qu’au-delà de l’envie de ne rien faire, d’avoir la solution tout de suite, où il n’y a rien à comprendre, il y a un monde à comprendre afin d’y prendre place. C’est comme cela que la frustration se transforme en force du désir
Ce devrait être la base de la formation des enseignants, alors qu’elle est malheureusement plutôt centrée sur une didactique de la facilité, de type : « Comment faire pour que l’enfant apprenne facilement ? ».
Quelles seraient les principales frustrations des enseignants aujourd’hui ?
La principale frustration, pour les échos que j’en ai, c’est que leur profession n’a plus de sens. Ce ne sont que les exécutants d’un système, tant au niveau de la société, qu’au niveau des parents, et qu’au niveau d’une gestion par des managers, où on ne pose pas la question « à quoi ça sert de grandir en humanité chez un enfant ».
Pour qu’un enseignant retrouve du sens à son job, il faudrait qu’il s’intéresse à la dynamique d’existence des enfants et qu’il abandonne toute prétention à remplir un programme. La finalité de l’enseignement n’est pas l’acquisition des connaissances, qui vont d’ailleurs servir de moins en moins avec l’IA. mais d’apprendre à réfléchir et à penser.
Il faut apprendre à vivre, apprendre à exister, apprendre à être avec les autres, apprendre à se saisir collectivement des possibilités que présentent les évènements.
Propos de Jacques Marpeau, Docteur en sciences de l’éducation, recueillis par Daniel Gostain, enseignant spécialisé, membre de la FNAREN.
