Un rapport genré et inégalitaire encore bien ancré
Ce rapport genré s’inscrit dès le plus jeune âge, explique Anne Cordier. Plusieurs enquêtes de terrain ont en effet montré que « l’utilisation d’Internet au sein de la famille se faisait en fonction de la réalisation des tâches ménagères à destination de la collectivité », par lesquelles les filles continuent d’être davantage mobilisées que les garçons. Elles ont donc moins de temps à consacrer à des pratiques numériques. Celles-ci étant, de surcroit, « historiquement construites comme des territoires masculins », elles s’y sentent très tôt moins légitimes, et développent donc moins d’usages informationnels.
On retrouve ces même normes sociales, dans « les contenus consultés et les légitimités associées, marqués par une distinction fortement genrée » poursuit l’enseignante-chercheuse. Dans le domaine de l’information, la figure de référence reste en effet encore, pour la majorité des adolescentes et adolescents, forcément masculine, à l’image de celle d’Hugo Décrypte. « Les créatrices de contenu diffusant des savoirs scientifiques (…) médiatiques et politiques, existent pourtant (…). Mais elles sont moins citées, moins reconnues comme autorités », regrette Anne Cordier, qui rappelle l’importance de rôles modèles féminins pour se projeter et se sentir légitime.
Sortir de l’illégitimité, construire des compétences
Car c’est bien là que le bât blesse, et de nombreuses enquêtes menées auprès des 13-17 ans en témoignent : les filles doutent en permanence de leurs compétences informationnelles et de leur légitimité. Elles ont d’ailleurs très souvent « peur de prendre une information fausse pour une vraie » et « sont très majoritairement convaincues » que cela leur est déjà arrivé ; ce que très peu de garçons envisagent. Ce manque de confiance repose sur des « mécanismes bien connus d’autocensure et de moindre confiance en soi des filles dans des domaines perçus comme techniques ou stratégiques ». Il a ses vertus, car a contrario l’excès de confiance « peut exposer à des biais », mais il a aussi pour conséquence d’ « [d’alimenter] des prises de parole inégales et des dynamiques de légitimité différenciées ».
Ces mécanismes sont d’autant plus forts, explique Anne Cordier, que les dispositifs éducatifs ont tendance à les prolonger. Ainsi face à l’actualité, les filles sont davantage invitées à exprimer leurs émotions que les garçons, comme si on attendait d’eux une forme de « robustesse émotionnelle ». Quant aux discours politiques et médiatiques, ils présentent souvent les garçons « comme porteurs de comportements problématiques » et les filles « comme un public à protéger ». Or, s’il ne s’agit évidemment pas de « nier les vulnérabilités bien réelles des filles », explique l’enseignante-chercheuse, il ne faut pas oublier que « protéger sans outiller, c’est maintenir dans une position de fragilité ».
Alors, comment sortir de cette double assignation qui enferme dans des représentations au lieu d’éduquer ? qui expose les filles à l’autocensure, les garçons à la sur-confiance, et chacun·e au risque des fausses informations ? Anne Cordier trace quelques pistes à exploiter en EMI : intégrer « systématiquement des créatrices de contenus scientifiques et journalistiques dans les corpus scolaires » ; créer des espaces de discussion qui invitent filles comme garçons « à interroger » leurs émotions face à l’information ; « travailler explicitement le sentiment de compétence », en montrant que « distinguer l’information fiable de l’information trompeuse » ne relève pas d’un don mais s’apprend, que l’on soit une fille ou un garçon…
En somme faire de l’éducation aux médias et à l’information un espace qui accompagne tous et toutes à « construire leur autonomie critique », pour devenir des « acteurs informationnels légitimes ».
Claire Berest
Entretien avec Anne Cordier à retrouver sur le site du Café pédagogique
