Une nouvelle concurrence
Les évolutions actuelles du monde scolaire en regard de celles de l’Intelligence Artificielle (générative ou adaptative…) montrent qu’une concurrence nouvelle est apparue dans le quotidien du monde scolaire : l’IA apporte aux élèves et aux étudiants des moyens de répondre aux demandes des enseignants en les aidant. Cette augmentation des capacités (productions) met en question les manières dont les enseignants préparent leurs élèves aux diplômes et certifications recherchées (processus cognitif). Si l’on préfère « une tête bien faite », on prépare trop souvent les élèves à avoir « une tête bien pleine » au vu des modes de contrôles des acquisitions (qu’elles soient terminales pour le baccalauréat ou en cours de formation, CCF par exemple). Il est donc indispensable de repenser les formes de l’enseignement à l’aune des compétences cognitives essentielles pour les jeunes et leur devenir.
Des décisions politiques incohérentes ?
Il y a déjà plusieurs années que nous avons mis en évidence l’ambiguïté des discours politiques sur le numérique en éducation qui sont en grand écart entre les limitations diverses (Dont JM Blanquer est le symbole) et les incitations face à la concurrence mondiale (cf discours de J. Castex et P. Ndiaye). Des chercheurs questionnent les choix des politiques. JF. Cerisier, comme E. Borst ou encore A. Cordier, mettent évidence l’urgence d’agir au sein de l’acte éducatif et non pas de se contenter d’interdire… et ainsi de déresponsabiliser d’une part les firmes actrices du secteur mais aussi les personnels des établissements qui sont encouragés à ne plus vraiment développer une éducation au numérique, aux médias, à l’information et à l’IA. On peut le constater, la réflexion publique ne mène pas à des questionnements « professionnels » et parfois aussi « scientifiques ». Pour le dire autrement, le système scolaire a une telle inertie globale qu’il est toujours aussi impossible de le transformer profondément.
Une adoption plus large qu’il n’y parait !
Alors que des entreprises s’appuient sur l’IA pour proposer des services en ligne aux enseignants (https://teachy.ai/fr et autres ) avec des outils clés en main, on s’aperçoit que ceux-ci commencent à en adopter certains tout en restant dans le cadre de leurs contraintes métiers professionnelles. Pendant qu’ils sont nombreux à exprimer leur méfiance, a priori ou non, le développement des pratiques sociales de l’IA en particulier par les jeunes, mais aussi dans le monde des entreprises et administrations s’amplifie chaque jour. Les adultes, désormais confrontés à ces nouveaux services, sont donc nombreux à se les approprier, mais dans des cadres souvent limités : un ou deux services d’IA générative, le service proposé par l’entreprise, ou quelques outils aux finalités précises (recherche d’informations, amélioration de photos etc…).
Cependant ils n’évitent pas l’effet surprise (waouh !!!) et surtout sont impressionnés des résultats obtenus, tombant parfois dans une acceptation béate de la nouveauté et de l’efficacité. Serge Tisseron, dans son dernier ouvrage (Machines Maternelles, Puf 2026) propose une analyse psychologique et psychiatrique de l’usage des machines IA. Il met en évidence, outre les dérives médiatisées, le risque d’absence de discernement individuel face aux développements de l’IA, voire à une humanisation de la relation à la technique.
Une tourmente peut-être temporaire ?
Chaque enseignant se trouve désormais face à l’ensemble des questions posées par la poursuite du développement des technologies informatiques et numériques. Comment mener son enseignement dans ce contexte, compte tenu de contraintes et de directives qui les invitent davantage à rester sur leurs positions traditionnelles que de faire évoluer le système éducatif (les programmes, le découpage disciplinaire, les classes en fonction de l’âge etc…). Faire avec la frilosité des politiques dans ces domaines, c’est d’une part agir en fonctionnaire responsable chargé de mettre en œuvre les directives, c’est d’autre part développer toutes sortes de bricolages et braconnages (M. De Certeau) pour prendre en compte les jeunes « tels qu’ils sont » dans un monde « tel qu’il est ».
C’est à ce moment important de l’évolution des systèmes scolaires que nous en sommes. Si l’hypothèse de remplacer partiellement ou totalement l’enseignant dans la classe semble bien une utopie (voire une hérésie), nous traversons une période au cours de laquelle chacun va rechercher à trouver la bonne place pour ses propres usages et aussi les bonnes manières de faire auprès des élèves. Ainsi en est-il des enseignants qui, au quotidien, vont construire les stratégies adaptées, au gré des évolutions, découvertes et autres formations que chacun peut suivre, il en est de même pour les IA génératives.
Le commercial et l’économique : quel projet éducatif pour le numérique ?
En l’absence d’un vrai projet éducatif face au monde tel qu’il est, l’Ecole en est réduite à subir les transformations qui traversent la société. Comme Serge Tisseron l’évoque à plusieurs reprises dans son livre (sans en faire une entrée première) la dimension économique et commerciale ne doit pas être ignorée. En dénonçant la manière dont l’impératif commercial impose des manières de faire, plutôt addictives, on doit aussi interroger la relation entre la trajectoire scolaire et les impératifs des sociétés dans lesquelles nous vivons, avec leur culture et modèles politico économiques variés. Comment utiliser l’IA dans un univers concurrentiel dont le système scolaire actuel est largement emprunt ? Comment penser l’humain au-delà des impératifs de l’ici et là de la vie quotidienne sans tomber dans la peur et la défiance systématique ?
Tenter de comprendre l’humain dans sa complexité et sa globalité est probablement un passage obligatoire de toute remise à plat d’un système éducatif. C’est aussi ce que propose Andréas Chlescher dans son introduction au document de l’OCDE évoqué plus haut : « Le défi politique est clair et urgent. Comment les décideurs politiques et la profession enseignante peuvent- ils travailler ensemble pour construire et soutenir des systèmes qui ne sont pas régis par la conformité, mais qui sont alimentés par la confiance ? »
Bruno Devauchelle
