Lucile face au vertige de la perte
Ainsi donc en ouverture Lucile (Vimala Pons), photographe reconnue, en pleine séance de shooting, assume son indépendance, remet l’assistant et amant du moment à sa place et fixe un homme politique derrière l’objectif en l’épinglant par une question déstabilisante. Elle nous apparaît d’entrée de jeu, rigide, professionnelle. Pas dupe.
Un équilibre en tension, rapidement ébranlé.
A l’annonce de la maladie maternelle, elle revient au village de son enfance sous le soleil du Gard. Elle y retrouve dans la maison familiale son frère Pau (Yoann Zimmer). Tous deux découvrent en réalité que leur mère est sur le point de mourir. Ils appréhendent aussi assez vite la lourdeur du secret de Colette (Guilaine Londez), de cette femme, hier pleine de fantaisie et d’allant : les dettes à n’en plus finir, l’usurpation d’identité, la vie à crédit.
Et Colette affaiblie, glissant lentement sans lutter, prête à partir, sans mot dire.
Complexité des liens familiaux, héritages invisibles
Lucile, tête droite, corps aux aguets, oscille entre l’inquiétude face à l’état d’une mère qu’elle ne reconnaît pas et qui lui reste inaccessible, et l’indignation devant l’engrenage de l’accumulation des crédits à la consommation, avec son cortège de cautions officielles (banquière, comptable, huissier…) et face au désastre annoncé (sa responsabilité engagée, le moindre bibelot ou meuble chargé de souvenirs se transformant en support de remboursement des dettes…).
Difficile cependant de s’en tenir à une ligne de conduite claire alors que la maison et ses environs – les grands arbres traversés par la lumière d’été, la rivière proche où prendre une barque et se baigner, les ruelles et la petite place pavées du village où retrouver le goût de la danse et de la fête…- font ressurgir des élans et des joies enfantines, des plaisirs simples. Tandis que les liens au sein de la famille se recomposent et que le père (Jean-Luc Piraud) lunaire et fantasque continue à jouer et à ne pas vouloir voir.
Faut-il prononcer les mots qui fâchent ? Dire à Colette que ses enfants savent l’héritage supposé invisible qu’elle leur laisse ? Paul et Lucile divergent.
Sous le regard frontal (et malicieux) de sa jeune nièce, Mia (interprétée par la propre fille de Catherine Cosme) et le soutien empathique et doux de l’infirmière (Ophélie Bau) au chevet de la mourante, Lucile accepte les non-dits, passe par d’autres voies que la vérité imposée à tue-tête. Pour rejoindre émotionnellement sa mère allongée dans la pénombre et les draps blancs. En quelques gestes qui ont à voir avec sa pratique de la photographie. Et un signe d’amour aussi inattendu que bouleversant.
L’humour et le pas-de-côté : une mise en scène au chevet des vivants
Comment la cinéaste réussit-elle à transcender ‘l’histoire vraie’ (la sienne, très personnelle) pour toucher nos cœurs sans complaisance ni pathos ?
Par le travail sur la lumière (Caroline Guimbal, directrice de la photographie), la fiction se construit en défiant de plus en plus ouvertement la mort annoncée et la douleur de la perte. Dans l’amplification des trouées lumineuses et des sources ensoleillées jusqu’aux embardées colorées du bal, pas de danses et embrassades, collectif de chaleur humaine. Dans le même esprit, le montage (monteur : Bertrand Conard) privilégie l’intensité des scènes chargées d’émotion, associées dans un déséquilibre salvateur avec les séquences où les représentants des créanciers tiennent le haut du pavé. A l’instar de la banquière (Dominique Reymond) défendant le système de crédit avec un hilarant souci compassionnel pour ses clients pris dans l’engrenage fatal.
L’alliance de sonorités country contemporaines et de tempos de musique électronique (Nicolas Rabaeus, compositeur) confère par vagues successives des dimensions mélancoliques, bucoliques et champêtres à ce drame familial, universel.
Samra Bonvoisin
Sauvons les meubles, un film de Catherine Cosme-sortie le 6 mai 2026
