Céline : En me regardant faire je vois que je suis souvent en train de noter des trucs. J’ai besoin de noter, sinon je me perds complètement. Au début de ma carrière, je pensais que j’allais réussir à tout garder en tête. Je me disais : « je connais mes élèves, je vais m’en souvenir ». Mais en fait non. Entre les PAP, les PPRE, les élèves suivis par le RASED, les notifications MDPH, les rendez-vous parents, les inclusions des ULIS … à un moment, tu ne peux plus juste fonctionner à la mémoire.
C’est plein de micro-ajustements invisibles
Alors je note, mais pas forcément de manière hyper institutionnelle. Je n’ai pas un énorme classeur parfaitement organisé hein. Moi j’ai surtout ce petit carnet à spirales que je range dans le tiroir de mon bureau. Un truc très simple. Je préfère les carnets à spirales parce que justement je peux arracher les pages quand elles ne servent plus ou quand une adaptation évolue. Et puis j’écris aussi beaucoup sur mon téléphone. Souvent pendant la récréation ou entre midi et deux. Je me mets des notes rapides du style : « Yanis n’a pas fini son travail », des trucs comme ça.
Parce que les adaptations, dans la réalité, ce ne sont pas toujours des grands dispositifs formalisés. C’est plein de micro-ajustements invisibles. Et si tu ne notes pas un minimum, tout finit par se mélanger. Surtout quand tu as plusieurs élèves qui ont des besoins proches mais pas identiques. Tu sais, ça m’est arrivé plusieurs fois de confondre. Tu crois te souvenir que tel élève a besoin d’un ajustement particulier ou n’a pas compris telle consigne alors qu’en fait c’était un autre… Ou tu oublies qu’un élève avait très bien fonctionné avec un support particulier.
Ce n’est pas forcément pour le montrer à quelqu’un, c’est surtout pour moi.
Et puis il y a aussi les réunions. Ca nous prend de plus en plus de temps et franchement, sans notes, je ne vois pas comment je pourrais tenir certaines ESS ou certains rendez-vous parents. Quand les parents te demandent précisément « qu’est-ce qui a été mis en place depuis septembre ? », tu fais comment si tu n’as aucune trace ? Tu réponds vaguement « ben j’adapte » ? Ca ne suffit pas toujours. Moi j’ai besoin d’avoir des exemples concrets. Souvent avant une réunion, je relis mes notes des dernières semaines. Je regarde ce qui a marché ou non. Ça m’aide aussi à objectiver un peu les choses. Parce que quand tu es dans le quotidien de la classe, tout s’enchaîne tellement vite que parfois tu as l’impression qu’un élève ne progresse pas… et puis en relisant tu vois qu’en fait si, certaines choses se sont stabilisées.
J’ai aussi un tableau sur mon ordinateur, très simple. Une colonne par élève. Dedans je mets surtout les adaptations qui fonctionnent durablement. Ce n’est pas forcément pour le montrer à quelqu’un, c’est surtout pour moi. Parce que je trouve qu’on sous-estime énormément la charge mentale liée à ces adaptations. En classe, tu dois déjà penser au groupe, au bruit, au temps, au programme, aux comportements, aux imprévus… alors si en plus tout repose uniquement sur ta mémoire, ça devient épuisant.
Noter permet de rendre visible un travail qui sinon disparaît complètement
Et puis noter me rassure hein. Ça me donne l’impression de ne pas repartir de zéro en permanence. Je peux reprendre mes notes de l’année précédente et retrouver ce qui fonctionnait avec certains profils d’élèves. Ça crée une continuité. Après oui, je sais que ça peut devenir envahissant. Je connais des collègues qui passent leur temps à remplir des tableaux. Là, moi aussi je décroche. Parce qu’à un moment donné tu passes plus de temps à produire des traces qu’à regarder les élèves. Mais je pense qu’entre « tout formaliser » et « ne rien noter du tout », il y a un équilibre.
Et surtout, je trouve que noter permet de rendre visible un travail qui sinon disparaît complètement. Parce que les adaptations, souvent, personne ne les voit. Les parents voient juste que l’enfant a réussi ou non. On voit peut-être une fiche adaptée mais pas tout le travail derrière. Et institutionnellement aussi, on nous demande de plus en plus de prouver ce qu’on fait tu le sais.
Ça évite cette impression permanente de ne jamais en faire assez
Moi je le ressens fortement ça. Quand un dossier MDPH revient, quand il faut remplir un GEVASCO, quand le psychologue scolaire demande ce qui a déjà été essayé… si tu n’as aucune trace, tu as vite l’impression que tout ton travail disparaît. Et parfois même les élèves oublient les adaptations dont ils ont besoin. Ça m’arrive souvent. Je sais pas trop comment l’expliquer mais disons tu as un élève qui refuse l’aide alors qu’il en a besoin parce qu’il veut faire « comme les autres ». Par exemple hein. Si tu n’as rien noté, rien pensé avant, dans le feu de la séance tu peux passer à côté. Et je vais même te dire un truc : noter me permet de moins culpabiliser. Parce qu’on ne peut pas tout faire parfaitement. Mais quand je relis mes notes, je vois aussi tout ce que j’ai essayé, tout le travail accompli. Ca compte beaucoup pour moi ça et ça évite cette impression permanente de ne jamais en faire assez.
Raphaëlle : Je comprends complètement ce que tu dis, et moi aussi j’aime voir le travail accompli, les traces qu’on garde. Et pendant longtemps moi j’avais des tableaux partout. Des post-it, des carnets, des dossiers sur l’ordinateur. J’avais même un code couleur selon les difficultés des élèves. Au début ça me rassurait énormément et puis naturellement je suis quelqu’un de très organisée comme ça. Même élève j’avais plein de fiches bristol, de classeurs, avec plein de couleurs. J’avoue j’aime ça.
Tu passes ton temps à mettre à jour
Mais à un moment donné, tu te rends compte aussi que tu passes un temps fou à écrire des choses que tu sais déjà ! Et surtout, j’ai l’impression que ça rigidifie la manière de travailler non ? Parce que les adaptations, dans la vraie vie de la classe, ça bouge tout le temps. Ce que tu fais avec un élève le lundi ne marchera peut-être plus le jeudi. Et là tu fais quoi ? Parfois un élève a besoin qu’on reformule énormément pendant une semaine, puis d’un coup ça repart. D’autres fois c’est l’inverse. Donc si tu veux tout noter précisément, tu passes ton temps à mettre à jour après ?
Et moi, ce que je trouve dangereux, c’est qu’on transforme progressivement le métier en gestion de fichiers élèves. C’est ça qui m’a fait peur et qui est devenu envahissant dans mon travail. Franchement parfois, quand je vois certains tableaux, on dirait presque des tableaux médicaux ou je sais pas quoi ? Pour un PPRE on te fait noter des tonnes de précisions qui en vrai ne donnent pas d’infos importantes. C’est dans le réel de la classe qu’on fait des ajustements au fur et à mesure. Et si tu notes tout ça tu t’enfermes aussi dedans peut-être.
Je ne peux pas le prévoir dans un tableau
Maintenant, je garde surtout les choses en tête. J’ai une connaissance très incarnée des élèves et je sais instinctivement qui a besoin de quoi. Peut-être l’expérience… ou une phobie des tableaux ! En tous cas je préfère nettement observer en direct plutôt que relire des notes. Par exemple, cette année, j’ai un élève qui peut très bien travailler un jour avec énormément d’autonomie et le lendemain être incapable d’écrire trois lignes. C’est selon son humeur. Si je me base trop sur ce que j’ai noté avant, je risque de passer à côté de son état réel du moment alors que c’est ça qui est important.
Je m’aperçois que moi je fonctionne beaucoup plus que toi à partir de l’ambiance de la séance. Je regarde les visages, la fatigue, les réactions et je crois que je vois tout de suite si un élève décroche, s’il faut simplifier ou au contraire le pousser davantage. Alors oui, je note des trucs aussi parfois, mais seulement quand il y a un enjeu particulier. Une ESS, un dossier, un rendez-vous important. Là je vais reprendre un cahier et noter pendant quelques jours des observations plus précises. Mais au quotidien, non.
Tu n’as pas toujours le temps d’écrire
Parce que sinon, honnêtement, je ne tiens pas. Déjà qu’on écrit énormément dans ce métier… les LSU, les mails, les comptes-rendus, les documents de suivi… à un moment donné il faut arrêter d’ajouter des couches partout. C’est pour ça que je dis que chez moi, les notes deviennent presque anxiogènes. Tu ouvres ton cahier et tu vois une accumulation de difficultés. « Attention à ça », « penser à ça », « ne pas oublier ça »… tu as l’impression d’avoir une liste infinie de problèmes à gérer. J’aurais l’impression que mon regard sur les élèves passe davantage par des annotations que par les élèves eux-mêmes.
Et puis dans le réel de la classe, tu n’as pas toujours le temps d’écrire non ? Toi ça te coupe pas ton élan parfois de prendre le temps de noter ? Une classe à gérer pour moi c’est comme un flux continu, j’ai pas vraiment le temps de lever le nez du guidon. Entre deux séances, tu ranges, tu gères un conflit, une photocopie qui manque… Les moments où je pourrais noter ? Je ne vois pas quand ! Avant c’est vrai j’avais des fiches individuelles dans une pochette suspendue derrière la porte de la classe. Sauf qu’au bout de quelques semaines, elles n’étaient déjà plus à jour. Les adaptations avaient changé, les élèves aussi.
Y’a plein de trucs que tu ne peux pas vraiment écrire
Du coup maintenant, je préfère assumer une part de mémoire professionnelle. Je pense que ça fait partie du métier aussi. Avec l’expérience, tu développes des repères, tu sais quasiment immédiatement comment entrer avec un élève dans une tâche. Et puis attention, parfois les adaptations les plus efficaces sont justement celles qu’on ne formalise pas. Le petit regard que tu lances à un élève avant qu’il décroche par exemple, ou le fait de passer derrière lui au bon moment, le placement dans la classe, le ton de voix. Comment tu notes ça ? Tout ça, y’a plein de trucs que tu ne peux pas vraiment écrire.
Moi je préfère garder une certaine souplesse et penser dans l’instant. Pas forcément relire ce que j’avais écrit il y a trois semaines. Après par contre, je comprends complètement l’idée de protection professionnelle. On sent bien qu’on nous demande de plus en plus de rendre des comptes. Et donc il faut garder trace, avoir des exemples précis, pour montrer un certain professionnalisme à certains moments. C’est vrai. Mais j’ai aussi l’impression qu’on déplace le travail enseignant vers quelque chose de très administratif du coup et que c’est pas vraiment un travail pour nous ou pour les élèves qu’on fait à ce moment-là. Comme si le travail n’existait vraiment que lorsqu’il est écrit, alors que beaucoup de notre activité reste justement invisible et on ne peut pas la consigner quelque part.
Le mot du chercheur
Cette controverse a surgi lors une recherche portant sur les manières d’enseigner à des élèves en difficulté, une dimension devenue centrale dans le travail enseignant. Derrière la question pratique de la prise de notes de sa propre activité, évoquée par Céline, se jouent en réalité des arbitrages professionnels plus profonds concernant la mémoire du travail, la charge mentale ou la traçabilité de l’activité. Si cette dernière note les ajustements qu’elle opère en classe, c’est afin de stabiliser les informations, de sécuriser les échanges professionnels et de rendre visible un travail souvent exécuté dans l’ombre. L’écriture devient ici un outil de continuité, de protection et d’organisation de l’activité. Pour Raphaëlle, au contraire, une formalisation trop importante risque de rigidifier les ajustements et d’alourdir encore une activité déjà saturée de prescriptions administratives. Sa posture valorise davantage une mémoire incorporée du métier et une régulation en situation. L’échange entre ces deux enseignantes met en lumière des arbitrages silencieux qui se font dans le réel de l’activité et qui permettent de faire vivre des tensions contemporaines du travail enseignant, entre sens et efficience, entre efficacité et santé.
Frédéric Grimaud
