Petite et grande histoire : des moments clés
A bras-le-corps donne une visibilité inédite à l’histoire d’une femme ‘ordinaire’ luttant alors en sourdine contre l’oppression dominante. La cinéaste, également scénariste (ici avec Nadine Lamari), autrice de plusieurs courts métrages primés, croise ainsi subtilement l’histoire d’un destin féminin et l’Histoire d’une nation, la Suisse, son pays d’origine.
Ou comment, en pleine Seconde Guerre mondiale, la traque des réfugiés pourchassés par les nazis bouscule violemment la neutralité affichée, les limites territoriales et le confort moral du pays concerné.
Ainsi la fiction profondément féministe se mêle inextricablement au contexte politique qui en est le soubassement. Et elle rend justice aux rares témoins ne cédant pas à une illusion coupable. En s’affranchissant concrètement de cette tranquillité criminelle, le beau personnage d’Emma, dans sa marche farouche et obstinée vers l’indépendance, nous regarde toutes et tous aujourd’hui.
Rêves engloutis, danger d’anéantissement
Tenue grise stricte et col montant, corps figé, Emma (Lila Gueneau, comédienne exceptionnelle) nous apparaît de prime abord tout entière tendue vers un objectif prioritaire : obtenir le prix de vertu de la part du comité d’entraide local afin de financer son entrée au collège pour devenir infirmière. Pour l’heure, elle se tient droite devant les ‘sélectionneurs’ qui ressemblent plus à des juges qu’à des éducateurs. Elle parle peu et observe beaucoup. Encore lui faut-il à contrecœur renier sa mère à voix haute, cette femme bannie du domicile conjugal par le père pour avoir fauté en prenant un amant.
C’est donc Emma qui s’occupe de ses petites sœurs et travaille comme bonne chez le pasteur Robert (Grégoire Colin). Elle soulage des tâches ménagères l’épouse Elise (Aurélia Petit) et mère de son amie d’enfance, Colette (Sasha Gravat).
L’irruption de deux journalistes, envoyés de la ville pour réaliser un reportage ’bucolique’ sur la vie à la campagne, rompt la routine. Lors d’une sortie en voiture dans le vent et la vitesse, Louis (Cyril Metzguer) reporter photographe, manière civile et parole agile, éblouit la très jeune fille. A l’écart dans l’herbe sous le soleil, en un élan spontané, elle lui donne un baiser.
Et brusquement, il la viole. En quelques instants, le visage d’Emma, ses grands yeux pleins d’étonnement puis d’effroi, son regard perdu, sa respiration difficile sous le poids écrasant de l’homme au souffle bruyant, autant de plans rapprochés qui envahissent notre champ de vision. Le violeur, quant à lui, se relève sans un mot et disparaît hors champ dans le silence. Comme le souligne la réalisatrice, « Emma peine à comprendre ce qu’elle a subi ». Un choc au-delà des mots que nous spectatrices et spectateurs percevons dans la sidération de ses traits, dans la crispation de sa main, cadrée en gros plan, qui arrache une touffe d’herbe avant d’ouvrir les doigts. Elle reste un temps allongée. Immobile. Figée.
Face au bal des hypocrites, la force d’une combattante solitaire mise à mal
Emma devra se rendre à l’évidence. Elle est enceinte. Comment faire ? Vers qui se tourner ? Même si le pasteur s’est attaché à elle, lui prête des livres, la reçoit et stimule l’intelligence décelée en elle, elle reste impressionnée par la personnalité d’un homme tourmenté dans sa foi par la lâcheté de ses fidèles et par leur conception de la ‘charité’ consistant à exclure et stigmatiser son prochain plutôt qu’ à « aimer et aider »… les réfugiés de la guerre en cours. Une ‘charité bien ordonnée’ en effet qui consiste à reconduire les fuyards – majoritairement des juifs – à la frontière et à les livrer entre les mains des Allemands à une mort prochaine.
Avec sa mère Alice (Sandrine Blancke) qui lui confie ne pas avoir souhaité quitter sa famille ni abandonner ses enfants mais l’avoir fait sur ordre de Jean (le père d’Emma), la jeune fille tente un rapprochement qui ne mène pas à l’aveu de sa grossesse.
Il faudra la confrontation avec Louis (qui la renvoie à sa condition d’origine avec une a désinvolture de classe et de sexe tranquillement assumée) et un avortement raté pour que, sous la pression du médecin du village, elle paraisse se soumettre aux conventions sociales et aux diktats religieux imposés aux femmes pour éviter le scandale et l’opprobre.
Elle épousera donc Paul, (Thomas Doret) un jeune garde-frontière et amoureux de longue date. Don du montant du prix de vertu au fiancé, reconnaissance de l’enfant et noces annoncées publiquement officialiseront par conséquent le retour d’Emma dans la sphère domestique ?
Une mise en scène ‘perméable à la vie’ au diapason d’une métamorphose émancipatrice
Ni victime ni soumise en son for intérieur, Emma retrouve les reflexes familiers et les gestes nourriciers d’une bonne mère au foyer, serviable avec les hommes attablés, aimante avec son enfant qu’elle chérit par-dessus tout. Quelques plans larges nous la montrent, fine silhouette sobrement habillée, surveillant le déroulement d’un repas, à l’écoute de la moindre sollicitation de son mari pour apporter un plan ou remplir un verre.
Pourtant, cette existence convenable et conforme à sa condition de femme ne lui convient pas. Nous percevons des ombres dans son regard, des frémissements sur son visage parfois fermé et sombre. Emma étouffe, se confie peu mais ces mots pèsent lourd : » Je ne l’aime pas « reconnaît-elle en parlant de Paul. » Ça ne peut plus durer comme ça ! « .
Sans prévenir, la caméra (Benoit Dervaux, directeur de la photographie) ne la quitte pas d’une semelle et nous embarque à vive allure dans sa marche vers une autre vie, son enfant dans les bras et d’épais baluchons sur les épaules.
Une existence terriblement dure, en particulier pour les femmes : le travail de nuit pour une ouvrière a priori non qualifiée, les broderies faites à la main négociées et vendues à la pièce, le logement à trouver, l’enfant à confier en garde…
La cinéaste adopte toujours le point de vue d’Emma la combattante sans misérabilisme. Quels que soient les aléas, « elle tombe, se relève, évalue ses chances et continue », comme le souligne Marie-Elsa Sgualdo, appréciant la « marche sur le chemin de l’affirmation et de l’épanouissement » chez son héroïne.
D’autres moments forts, des découvertes (pas nécessairement des épreuves !) surgissent encore sur le chemin d’apprentissage et d’accès à la connaissance de la réalité. La réalité d’un monde que les conventions sociales et les exigences morales l’empêchaient de voir et d’expérimenter.
A ce titre, la relation privilégiée tissée avec le pasteur constitue une des clés de l’émancipation d’Emma. En revenant vers lui relégué dans une maison de santé à la suite d’un sermon ‘scandaleux’ prononcé en état d’ivresse, Emma, la guerre terminée, manifeste son estime et son respect pour un homme de transmission. Un homme capable de lui faire aimer l’opéra et de l’alerter sur le sort des réfugiés en danger de mort et sur la responsabilité morale des citoyens suisses, entre autres leçons de vie.
Progressivement, nous voyons un corps féminin se délier, un visage s’ouvrir et un regard briller. Et la dynamique de la mise en scène fait advenir Emma comme sujet.
Avec A bras-le-corps de Marie-Elsa Sgualdo, la lutte des femmes pour leur liberté contre toutes les formes d’oppression n’est pas une fatalité. C’est toujours un combat émancipateur, vivant et inspirant. Ce beau film féministe et politique en est la preuve vibrante.
Samra Bonvoisin
A bras-le-corps, film de Marie-Elsa Gualdo-sortie le 27 mai 2026 ;
Sélection officielle, Mostra de Venise 2025
