« Ce qui est à l’œuvre aujourd’hui dans le lycée professionnel n’est pas une “réforme ambitieuse”, mais “une entreprise de relégation sociale assumée” » dénonce le conseiller régional socialiste Yannick Trigance dans cette tribune. Derrière une communication ministérielle soigneusement construite, la transformation de la voie professionnelle révèle un système éducatif de plus en plus inégalitaire, où les élèves des milieux populaires voient leurs ambitions scolaires progressivement réduites.
Il faut désormais appeler les choses par leur nom. Ce qui est à l’œuvre aujourd’hui dans le lycée professionnel n’est pas une “réforme ambitieuse”, ni une “modernisation nécessaire”. C’est une entreprise de relégation sociale assumée, maquillée derrière une communication politique soigneusement construite à l’instar de celle actuellement diffusée sur les réseaux sociaux.
1/3 de la jeunesse négligé
Car enfin, de qui parle-t-on ? Le lycée professionnel concerne près de 650 000 élèves – 1/3 de notre jeunesse – et concentre à ce jour plus de la moitié d’élèves issus des milieux populaires. Les enfants de cadres y sont devenus quasi inexistants — à peine 7 % des effectifs. En CAP, ce sont près de 6 élèves sur 10 qui viennent des catégories les plus défavorisées. Ces chiffres ne sont pas anecdotiques ; ils disent une réalité brutale : le lycée professionnel est devenu le réceptacle des inégalités scolaires et sociales.
Et c’est précisément pour cela qu’il est politiquement négligé.
Car il faut bien le reconnaître : si les mêmes mesures étaient appliquées massivement dans les lycées généraux fréquentés par les classes favorisées, elles provoqueraient immédiatement une crise nationale. Mais ici, rien — ou presque. Parce qu’il s’agit des enfants des classes populaires, des enfants de ceux « qui ne sont rien » – expression prononcée par Emmanuel Macron lors de l’inauguration de la Station F, à Paris, le 29 juin 2017. Parce qu’ils pèsent peu dans le débat public. Parce que ces jeunes comme leurs parents n’ont pas les relais pour faire entendre leur voix.
Un récit qui masque une dégradation continue
Dans ce contexte, la communication ministérielle relève moins de l’information que de la mise en scène. On vante “l’attractivité” de la voie professionnelle, on met en avant quelques chiffres soigneusement sélectionnés, on insiste sur les liens avec l’entreprise. Mais ce récit masque l’essentiel : une dégradation continue des conditions d’enseignement et une réduction des ambitions scolaires pour ces élèves.
La réforme de la terminale professionnelle est, à cet égard, emblématique. Présentée comme une avancée avec le « parcours différencié » ou « parcours en Y » , elle a en réalité désorganisé en profondeur l’année scolaire. Modifiée à plusieurs reprises en un temps record, elle a produit sur le terrain des effets massifs : absentéisme, démobilisation, décrochage. Dans de nombreux établissements, les classes se vident une fois les épreuves passées. Et pourtant, le ministère persiste à parler de “réussite”.
Une note de la DEPP indique ainsi qu’en lycée professionnel, 19 % des élèves en moyenne sont considérés comme absentéistes en 2024-2025 (absents de manière injustifiée 4 demi-journées ou plus par mois) soit deux fois plus qu’en lycée général, lycée technologique (LEGT) et lycée polyvalent (LPO).
Ce déni de réalité est politique.
Une vision de l’Ecole, à deux vitesses
Car derrière les ajustements techniques, c’est une vision de l’école qui s’impose : celle d’un système éducatif à deux vitesses. D’un côté, une voie générale qui continue d’offrir du temps, des savoirs, des perspectives d’études longues. De l’autre, une voie professionnelle progressivement réduite à une fonction d’adaptation immédiate au marché du travail, véritable transfert des logiques éducatives vers l’entreprise.
Moins d’heures de cours, plus de stages, des formations ajustées aux besoins économiques locaux : tout converge vers une même logique. Faire du lycée professionnel non plus un lieu d’émancipation, mais un outil de gestion de la main-d’œuvre.
Et ce choix n’est pas neutre. Il entérine l’idée que certains élèves – toujours les mêmes – n’auraient pas vocation à accéder aux mêmes savoirs – contrairement à leurs camarades de lycée général et technologique, les élèves des lycées professionnels n’ont pas de cours ni d’épreuve de philosophie ! -, aux mêmes horizons, aux mêmes ambitions.
Voilà la réalité que la communication ministérielle s’efforce de masquer.
Car parler d’“insertion” sans interroger la qualité des emplois proposés, vanter “l’attractivité” sans regarder qui fréquente réellement ces filières, évoquer la “réussite” en ignorant le décrochage massif : tout cela relève d’une stratégie bien connue. Construire un récit positif pour rendre acceptable une politique qui, autrement, apparaîtrait pour ce qu’elle est : une politique de tri social.
Le lycée professionnel mérite tout autre chose. Il mérite des moyens, de la stabilité, une ambition éducative à la hauteur des élèves qu’il accueille. Mais surtout, il mérite qu’on cesse de dissimuler sous des slogans une réalité qui, elle, ne trompe personne.
Car à force de travestir les faits, ce n’est pas seulement la confiance qui s’effondre. C’est l’idée même d’égalité républicaine.
Et cela, aucune campagne de communication ne pourra durablement le sauver.
Yannick Trigance
Conseiller régional Ile-de-France
