Une forme de « mission impossible »
« Les PLP absorbent les réformes même quand ils sont contre. » Pour Fabienne Maillard, cette phrase résume à elle seule la situation paradoxale des professeurs de lycée professionnel. Soumis depuis plusieurs décennies à une succession de réformes, menées sans concertation ni évaluation préalable, ils continuent pourtant à faire fonctionner un système en perpétuelle transformation. Une forme de « mission impossible », selon l’expression choisie par la chercheuse pour qualifier un métier marqué par l’incertitude et l’adaptation permanente.
Le lycée professionnel, laboratoire discret des réformes
Le paradoxe est frappant. Alors que le baccalauréat professionnel est aujourd’hui le deuxième baccalauréat de France en nombre d’élèves, la voie professionnelle demeure largement absente du débat public. « Ce n’est pas un sujet qui intéresse alors qu’il est éminemment politique », observe Fabienne Maillard. Les familles des élèves de la voie professionnelle étant peu représentées dans les espaces de décision, les réformes s’y déploient souvent dans une relative discrétion et sans visibilité, relève-t-elle. « Ça laisse une paix aux réformateurs », résume-t-elle.
Selon Fabienne Maillard, la voie professionnelle est donc un terrain d’expérimentation privilégié et fonctionne comme une forme de « laboratoire » éducatif dans lequel « on peut imposer sans révolte sociale. » Référentiels de compétences, pédagogie de l’alternance, individualisation des parcours : de nombreuses mesures testées dans cette voie ont ensuite été étendues à d’autres secteurs de l’enseignement. « Tout ce qui est expérimenté dans la voie professionnelle arrive dans le supérieur », souligne la sociologue.
Une histoire du lycée professionnel faite d’instabilité
Pour Fabienne Maillard, l’instabilité n’est pas une dérive récente mais une caractéristique historique de la voie professionnelle. « S’il y a une chose qui caractérise le lycée professionnel, c’est l’instabilité », affirme-t-elle. Les diplômes professionnels sont décrits comme particulièrement « plastiques » : au nom de l’emploi et de l’adéquation formation-emploi, ils évoluent régulièrement, entraînant avec eux une transformation continue du métier de PLP. Cette situation se traduit par un flux quasi permanent de réformes, souvent mises en œuvre sans véritable justification pédagogique ni évaluation préalable avec une accélération du rythme depuis 2018. Elle dénonce un système où « le changement est devenu la norme » avec l’exemple du CAP, successivement réduit puis relancé
L’histoire du baccalauréat professionnel illustre ces revirements successifs. Créé en 1985 pour conduire directement à l’emploi, il ne devait initialement accueillir qu’une faible proportion d’élèves poursuivant leurs études. « Au-delà de 20 %, on considérait que cela dénaturait la formation », rappelle Fabienne Maillard. Quarante ans plus tard, la poursuite d’études est devenue la norme pour une part croissante des diplômés. La réforme du baccalauréat professionnel en trois ans constitue, selon elle, une exception parmi les réformes récentes puisqu’elle répondait davantage à une logique budgétaire qu’à une logique d’emploi.
« Les PLP absorbent les réformes même quand ils sont contre »
L’un des constats de la chercheure concerne la capacité des PLP à mettre en œuvre des réformes même lorsqu’ils y sont opposés. Si ces réformes ont pu être appliquées, c’est en grande partie grâce à la capacité d’adaptation des enseignants. « Vous avez une faculté d’adaptation, une volonté de bien faire votre métier et de faire en sorte que cela fonctionne », souligne Fabienne Maillard. Elle l’analyse sur la forte éthique professionnelle des enseignants qui cherchent à faire fonctionner les dispositifs au bénéfice des élèves, même lorsqu’ils contestent les orientations retenues. Mais cette capacité d’adaptation a un coût avec le sentiment de ne pas être respectés qui génère fatigue professionnelle et difficulté à donner du sens à des changements permanents. « Les PLP absorbent les réformes même quand ils sont contre. »
Valoriser les métiers avant de valoriser les filières
« On ne revalorisera pas la filière professionnelle si l’on ne valorise pas les métiers. » Pour Fabienne Maillard, les difficultés du lycée professionnel dépassent largement le cadre scolaire. Elle dénonce le décalage entre les discours de valorisation du lycée professionnel et la faible reconnaissance sociale des métiers auxquels il prépare. Elle souligne notamment que certains secteurs essentiels (aide à la personne, EHPAD, etc.) restent peu attractifs malgré leur importance sociale et malgré les discours sur l’automatisation ou l’intelligence artificielle.
Quel avenir pour les PLP ?
Depuis 2018, Fabienne Maillard observe une accélération des réformes, souvent conduites dans l’urgence, sans véritable concertation ni évaluation. « La durée de vie des ministres est courte » et « le changement est devenu la norme », constate-t-elle.
À ceux qui voient dans l’apprentissage l’avenir exclusif de la formation professionnelle, la chercheure oppose également une mise en garde. Son développement repose largement sur des financements publics et ne saurait remplacer à lui seul les lycées professionnels. « L’apprentissage ne vit pas sans subventions », rappelle-t-elle. Sa conclusion est prudente : « Alors quel avenir pour les PLP ? Je n’en sais rien. »
Une formule qui sonne moins comme un aveu d’impuissance que comme le constat d’une profession sommée depuis trop longtemps de s’adapter à des réformes dont elle ne maîtrise ni le rythme ni la direction.
Djéhanne Gani
