« Mesdemoiselles, attention à vos tenues ! » Cette remarque, que l’on pourrait croire sortie d’une autre époque, a pourtant été adressée à de futures enseignantes en 2015. À partir de cette expérience personnelle, l’enseignante et assistante de recherche, Marion Fellrath interroge l’histoire d’un métier largement féminisé et le regard porté sur le corps des enseignantes. Entre héritage de la figure de la « bonne sœur laïque », injonctions à la respectabilité et sexualisation persistante, elle montre comment l’institution scolaire a longtemps considéré les femmes professeures comme des corps à contrôler. Une réflexion qui résonne encore aujourd’hui, à l’heure où le respect du corps et l’égalité femmes-hommes s’imposent comme des enjeux éducatifs majeurs.
« Mesdemoiselles, attention à vos tenues ! »
On pourrait penser que je sors cette remarque d’un vieux roman datant de la fin du XIXᵉ siècle, et pourtant, je l’ai entendue lors de ma formation initiale en 2015. Les mêmes types d’injonctions m’ont été rapportés par des collègues fonctionnaires stagiaires ces dernières semaines, d’où mon indignation du jour face à cette tradition visiblement tenace. Il s’agit souvent de supérieur·es hiérarchiques, voire de formateur·rices, de collègues, qui, sous couvert de conseils bienveillants, nous exhortent à choisir avec soin nos tenues le matin pour « être décentes », « sérieuses » ou ne pas « provoquer ». Ces corps de femmes jeunes, il faudrait les draper de respectabilité, c’est-à-dire en montrer le moins possible. Comme si nous ne connaissions pas les règles de pudeur élémentaires dans un monde professionnel…
La plupart du temps, ce type de propos, prononcés devant une assemblée de femmes, suscite, au mieux, des soupirs exaspérés, mais aucune révolte franche, car on comprendra bien qu’au début de sa carrière, on craint de se faire remarquer et l’on préfère le silence qu’impose ce rapport hiérarchique. Il m’est apparu très rapidement que mon apparence physique, mes tenues, étaient des sujets que l’on avait le droit d’aborder comme s’ils appartenaient au domaine public, au même titre que les tables, les chaises ou les murs de l’école. Et cela survenait surtout les premières années, lorsque j’étais une jeune femme célibataire, preuve que, visiblement, ce statut conférait à de (bien trop) nombreuses personnes un droit d’intervention sur ce corps d’enseignante.
D’où vient ce droit que l’on s’arroge sur les enseignantes ?
La première évidence, c’est que l’on se le permet car nous sommes majoritairement des femmes, et cela depuis l’origine de notre métier. Tandis que, dans le secondaire, la proportion d’hommes et de femmes est à peu près équivalente, il y a, dans le premier degré, une féminisation flagrante du métier, qui ne se dément pas au fil des années. En 2020, on comptait environ 80 % de femmes, alors que les concours sont ouverts à toutes et à tous.
Dans son livre Femmes et savoirs, Nicole Mosconi montre que les femmes ont été tenues à l’écart du savoir et des élites intellectuelles pendant des siècles. Elles ont pu commencer à s’en approcher par « le bas » de la pyramide du savoir, c’est-à-dire que l’on leur a d’abord ouvert les portes de l’éducation des tout-petits, car on attribuait à ce métier une vocation maternelle. Faute d’avoir une dot suffisante pour se marier, certaines femmes embrassaient la carrière d’enseignante, et l’on attendait d’elles des sortes de prédispositions naturelles à s’occuper des enfants en raison de leur sexe. Mieux, on attendait que ces femmes célibataires « réalisent leur vocation maternelle » dans l’enseignement. Et cet enjeu est même devenu de nature politique, une sorte de condition nécessaire à l’édification et à la consolidation de l’École publique et républicaine que voulait instaurer la IIIᵉ République.
Un métier d’ascèse et de sacrifice à la chose publique
N’oublions pas que les toutes premières femmes en charge de l’éducation étaient des religieuses chargées de l’éducation des petites filles. Cette formation était principalement destinée à préparer les élèves à devenir des femmes vertueuses et des épouses. Mais la République mène ensuite son combat de laïcisation de l’éducation, et ce sont désormais les écoles normales qui forment les futures professeures de l’école primaire. Cependant, pour rivaliser avec l’école congréganiste, on va conserver cette image de femmes qui deviennent des « bonnes sœurs laïques », devant sacrifier entièrement leur vie à l’éducation de leurs élèves.
Dans le livre de Claude Lelièvre, L’école d’aujourd’hui à la lumière de l’histoire, on retrouve les exhortations de Jules Ferry, lors du Congrès pédagogique des instituteurs et des institutrices de France du 19 avril 1881 :
« Je suis profondément convaincu, quant à moi, de la supériorité naturelle de la femme en matière d’enseignement. […] La loi générale, c’est que le sentiment maternel est le plus profond ressort de l’éducation. […] L’institutrice qui reste fille trouve dans l’éducation des enfants d’autrui la satisfaction de ce sentiment maternel, de ce grand instinct de sacrifice que toute femme porte en elle. »
S’instaure alors cette tradition de l’enseignante célibataire, libre de toute vie de famille et de toute autre vocation que celle d’élever les enfants de la République, en s’inscrivant dans le mythe de la figure de la mère sacrificielle.
Un corps que l’on soumet à l’austérité ou au fantasme
Tout cet imaginaire lié à la figure de cette maternité institutionnelle fait donc peser sur elles un souci de respectabilité et de convenance qui leur est sans cesse rappelé. Le fait de vivre seule est suspect, car elles pourraient être perçues comme des objets de désir ou, en tant que femmes célibataires, comme une menace pour l’institution du mariage. On préfère donc qu’elles vivent dans leur famille et, surtout, on attend d’elles une austérité morale. Là encore, le discours de Jules Ferry, dans son intervention en 1858 à la Conférence Molé, est limpide : il s’agit de « modérer l’énergie, tempérer l’égoïsme ; voilà la fonction de la femme, au point de vue social le plus élevé. Mais, pour l’exercer, il faut qu’elle reste elle-même, c’est-à-dire qu’elle se tienne à l’écart de la vie active qui gâte le cœur, qui exalte la personnalité. » Cette figure de recluse s’inscrit directement dans la lignée de la représentation du couvent : l’école républicaine devient alors le nouveau sanctuaire auquel se consacrer corps et âme.
Quand elles ne sont pas présentées comme des figures maternelles éternellement sages, elles sont alors sexualisées. On peut analyser les rouages de ce fantasme et comprendre le côté transgressif de la projection d’une sexualité sur ce corps incarnant l’autorité. Le fait est que cela semble justifier, aux yeux de certains, le droit de faire des remarques parfaitement inappropriées comme commenter vos tenues, votre physique, prononcer le mot « maîtresse » avec un ton insistant évoquant toute la polysémie du mot, ou encore vous confier leurs propres fantasmes d’enfants sur leur enseignante ou même se cacher dans la bibliothèque de la classe pour espérer susciter, à 16 h 30, un rendez-vous surprise en tête-à-tête…
Alors, que faire du corps à l’école ?
Évoquer l’histoire de notre métier permet de voir les traces persistantes de cette attente selon laquelle notre fonction ferait de nous un corps qui n’existe qu’à l’école et pour l’école, de manière très effacée. Comme s’il y avait une menace d’irruption d’une figure de femme en chair et en os au milieu d’un espace dans lequel ne règnerait que le savoir éthéré et désincarné. Alors que, justement, je pense que nous exerçons un métier très physique, dans le sens où nous sommes en représentation, comme des acteur·rices : nous donnons de notre personne, de notre voix, de notre énergie pour guider un groupe, distribuer la parole, interrompre une bagarre, relever un enfant qui tombe, gérer une classe bouillonnante de vie… Le corps est notre instrument de travail, que nous gérons avec tout notre professionnalisme et notre indépendance. Il est au cœur de l’école.
On parle beaucoup de l’éducation à la vie affective et relationnelle pour les élèves, et on a bien raison tant le respect du corps est un apprentissage fondamental. Il est grand temps de nous emparer de ces sujets sans oublier de demander aussi le respect du corps des enseignantes.
Marion Fellrath
