Une « innovation majeure » somme toute modeste
Ses principaux promoteurs, en particulier le ministre de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer et son maître d’oeuvre référent Cyril Delhay, l’ont présenté comme une innovation majeure dans l’architecture du baccalauréat et comme une épreuve destinée à transformer la place de l’oral au sein même de l’enseignement secondaire et de son examen terminal.
Cette emphase, qui était de nature à les mettre en valeur, ne tenait déjà guère en regard du passé du baccalauréat, et tient encore moins en regard de la place somme toute modeste que le ‘’Grand oral’’ occupe finalement.
Une ignorance historique
Cyril Delhay, professeur d’art oratoire à Sciences Po chargé de penser les contours du Grand Oral, a prétendu qu’il s’agissait d’un moment « historique » et même d’« une réforme de société : après plus d’un siècle d’absence, l’oral retrouve enfin ses droits » (tribune dans « Le Monde » du 16 février 2010). Dans une autre tribune parue juste deux ans avant, le 14 février 2018, dans « Libération », il avait été jusqu’à affirmer que « le Grand Oral du baccalauréat est un enjeu de civilisation […]. C’est tout ce que l’école française depuis le XIXe siècle a renoncé à transmettre ».
C’était ignorer superbement le passé de l’enseignement secondaire français (certes fluctuant). On peut noter en particulier les principales dispositions des décrets du 9 avril et du 25 juillet 1874 qui ont divisé en deux le baccalauréat ès lettres. À l’écrit de la première partie (passé en rhétorique, l’équivalent de notre classe de première) une version latine et une composition latine ; à l’oral, des explications d’auteurs grecs, latins, français et des interrogations sur la rhétorique et la littérature classique, l’histoire, la géographie. À l’écrit de la deuxième partie (passée en classe de philosophie), une dissertation de philosophie et la traduction d’un texte de langue étrangère ; à l’oral, des interrogations sur la philosophie, les sciences mathématiques, les sciences physiques et naturelles, une langue vivante, l’histoire et la géographie. On tient là l’architecture foncière du baccalauréat tel qu’il va être jusqu’au début des années 1960, les autres baccalauréats s’alignant finalement pour l’essentiel sur celle-ci.
Les recommandations du rapport « Mathiot »
Des recommandations majeures avaient été faites dans le »Rapport Mathiot » rendu public le 24 janvier 2018. « Le Grand Oral se décline en un temps majoritaire de présentation et d’échanges autour du sujet (20 minutes) et un temps minoritaire (10 minutes) d’échanges. Ce deuxième temps pourrait être consacré à poursuivre les échanges autour du sujet présenté par le candidat, soit porter sur le projet d’orientation de l’élève, soit permettre au candidat de développer des connaissances liées aux disciplines de la Majeure. Le but du Grand Oral est de valoriser un travail réalisé dans la durée, collectivement ou individuellement, adossé à des disciplines académiques. Il sera présenté individuellement. Il va de soi que sa place dans le nouveau baccalauréat sera centrale […]. Cela suppose que les conditions soient réunies pour que sa préparation et son passage respectent des principes d’égalité : temps dédié dans les emplois du temps, aide à la préparation spécifique de l’oral, consignes d’évaluation harmonisées. Il est très important que les conditions soient réunies afin que cette épreuve n’introduise pas une forme de cens social en fonction des origines des élèves ».
… détricoté par le ministre Blanquer
Cependant ce qui a été décidé par le ministre de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer n’a pas vraiment correspondu à ces recommandations.
L’ensemble de l’épreuve du »Grand Oral » arrêtée par le ministre en février 2020 ne dure que 20 minutes au lieu de 30 minutes. Surtout, le temps de présentation du sujet est réduit à 5 minutes, suivi de 10 minutes d’échanges pouvant porter sur le sujet ou autre chose (au lieu des 20 minutes devant porter exclusivement sur le sujet). Cela en dit long sur le déplacement opéré par rapport au travail mené en amont par l’élève qui n’est plus central dans l’épreuve du Grand Oral contrairement à ce qui avait été recommandé dans le « rapport Mathiot ». Quant aux dispositions prises pour éviter « un cens social en fonction des origines des élèves », on ne peut pas dire qu’elles apparaissent nettes et évidentes.
Avec une surprise : l’élève debout
Une attention spéciale doit être accordée à une disposition qui n’existait nullement dans le »rapport Mathiot’‘ : l’obligation pour le candidat d’être « debout » durant les 5 minutes dévolues à la présentation de son sujet (le reste, curieusement, pouvant être accompli debout ou assis).
On peut voir là l’influence »historique » de Cyril Delhay et de sa solution »magique ». Dans une tribune parue dans »Le Monde » du 27 janvier 2018, il affirmait en effet que « l ‘oral a ses règles propres et ses méthodes d’enseignement : une quinzaine d’heures suffit avec une jauge de quinze élèves pour donner les clés pour parler debout devant les autres de façon argumentée. Bien loin d’être un discriminant social, l’oral peut être un formidable vecteur d’égalité des chances. Contrairement aux idées reçues, l’oral ne demande quasiment pas de prérequis ni un quelconque talent de naissance venu d’une fée – y compris sociale – qui se serait penchée sur le berceau … ».
Un grand oral, loin de ses ambitions originelles
Initialement doté d’un coefficient 10 en voie générale (sur 100) et 14 en voie technologique, le « Grand oral » a vu son poids légèrement diminuer passant à 8 en générale et à 12 en technologique, et ses modalités se transformer quelque peu pour aboutir à la formule actuelle. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’on est loin – très loin – des ambitions proclamées à l’origine et qui pouvaient seules justifier l’emphase de l’intitulé : « Grand oral ».
Claude Lelièvre
