En 2020, un Groupe de Travail NUMérique (GTNUM DNE-T2) publie le document « L’analytique des apprentissages avec le numérique« . Dès les premières lignes de ce document on peut lire : « Évaluer les capacités d’abstraction des apprenants, détecter leurs pertes d’attention, adopter une pédagogie différenciée, dresser un bilan personnalisé actualisé au fil de l’apprentissage : voici autant de tâches qui reposent sur la capacité d’un enseignant à observer, analyser et réinvestir les traces comportementales et cognitives d’un apprentissage. « En expliquant que les enseignants, dans leur activité ordinaire, peuvent très difficilement et de manière limitée effectuer ces tâches, le groupe de recherche qui a rédigé ce texte explique que « l’analyse des traces des élèves » est une piste pour y parvenir. Nous sommes deux années avant l’arrivée de l’IA générative dans l’espace du grand public et déjà les travaux sur l’évaluation des apprentissages fait l’objet d’investigations scientifiques sérieuses.
Multiplication des sites qui proposent des évaluations avec l’aide de l’IA
Récemment en juin 2026, nous avons reçu un message info-publicitaire de la société Ed.Ai associée à l’éditeur « Le Livre Scolaire.fr » qui présente une offre d’aide et d’accompagnement des enseignants dans leurs activités d’évaluation : de la conception de l’évaluation, en s’appuyant sur un éditeur scolaire, à la réalisation critériée de cette évaluation puis les conseils et le suivi des élèves. De son côté la société LogBook propose aussi des corrections à l’orale et un suivi des élèves. Dans la même ligne on trouve aussi Gingo société qui émane de la société Compilatio spécialiste de la lutte antiplagiat. De la même manière le site Examino propose aussi la correction avec cet argument : « Scannez vos copies manuscrites, l’application Examino les corrige en quelques secondes, concentrez-vous sur ce qui compte vraiment : l’enseignement. » Ainsi les propositions se multiplient en direction des enseignants.
Pourquoi cet engouement ?
Deux raisons principales : un besoin ressenti, un marché potentiel. Au cours des sessions de formation dans les établissements scolaires, la possibilité de faire évoluer les évaluations a toujours été posée : en premier lieu, les élèves utilisent l’IA pour faire des activités évaluées et effectuées hors la classe ; ensuite les enseignants voient dans l’IA un outil qui permet d’élaborer des évaluations facilement ; puis les enseignants s’aperçoivent qu’ils peuvent demander à l’IA de les aider dans les corrections des travaux demandés (indépendamment des offres du marché et en utilisant simplement des IAG de base) ; enfin rappelons la pénibilité des corrections (celles du dimanche soir ou celles à l’approche des conseils de classe et autres bulletin).
On peut constater que face à ce besoin ressenti, les opportunités commerciales ont rapidement émergé. C’est donc une réponse plus ou moins élaborée que diverses sociétés proposent aux équipes. C’est effectivement un marché potentiel, d’autant plus que la question de la gestion personnalisée de élèves pourrait s’enrichir de nombreuses informations en plus des notes et autres évaluations comme les absences, les retards, les comportements, etc.
Vers une surveillance renforcée ?
La numérisation dans l’enseignement met en évidence un tournant dans le suivi individualisé. Il est pourtant loin ce propos de chef d’établissement rêvant que lors d’un entretien avec une famille ou en préparant un conseil, de classe ou de discipline, il aurait un tableau de bord complet. Désormais avec l’IA ce tableau de bord (basé entre autres sur des traces de toutes sortes) deviendrait outre une source d’information une aide à la décision. De même comment se passera un conseil de classe assisté par l’IAG ? Dès les débuts de l’informatique scolaire, dans les années 1980, nombre d’enseignants ont développé des logiciels de notes, de moyennes, de suivi des élèves. Si cette volonté n’est pas nouvelle, elle dispose désormais d’outils beaucoup plus sophistiqués. Va-t-on alors vers une sorte de « Big Brother » dans l’enseignement ? Va-t-on vers une évolution des postures enseignantes ?
Pour aller plus loin
On pourra en premier lieu accéder au podcast Extraclasse de Canopé « Évaluation et IA : les profs s’adaptent – Parlons pratiques ! #61 », auquel j’ai participé. On pourra aussi visiter ces sites commerciaux (notre liste est loin d’être exhaustive et définitive) qui offrent désormais des services d’aide à la correction. Il va être nécessaire d’engager dans les établissements scolaires une réflexion approfondie sur l’évaluation. Entre ne plus donner de devoir à la maison et bloquer l’accès à Internet dans l’établissement (en particulier dans les examens) ou même s’interdire simplement tout usage de l’IA, il va falloir aller plus loin dans la réflexion et surtout l’action.
Malheureusement le cadre scolaire (la fameuse forme scolaire) n’est pas prêt à évoluer si l’on en juge par la manière dont les politiques s’emparent de cette question. Même si un ancien ministre de l’Éducation s’est interrogé sur la possibilité de remplacer des enseignants par l’IA, on n’en est pas encore vraiment là, mais l’arrivée de ces outils d’évaluation et leur argumentaire de vente (cf le site Ed.ai) laissent penser que des offres nouvelles pourraient continuer d’émerger….
Bruno Devauchelle
