L’objectif affiché est de « faire coïncider les attentes des jeunes générations avec celles du monde économique et les besoins en compétences au sein des territoires ». Cette initiative s’inscrit dans la continuité des politiques menées depuis les années 1980, marquées par un rapprochement croissant entre l’école et l’entreprise. Mais elle suscite de vives critiques à gauche et chez les syndicats, qui dénoncent une accentuation des inégalités sociales, des risques pour les élèves en stage et une orientation toujours plus utilitariste de la formation.
Une convention qui renforce la place de l’entreprise dans la scolarité des élèves
« Cette nouvelle convention poursuit les efforts engagés en faveur du rapprochement école-entreprise de ces dernières années et doit permettre d’ancrer durablement ce lien dans les pratiques des entreprises et de la communauté éducative ». Pour SUD Éducation, la convention couvrant la période 2026-2029 va plus loin que les précédentes. L’organisation syndicale affirme ainsi que « le ministère et le MEDEF collaborent pour faire coïncider les attentes des jeunes générations avec celles du monde socio-économique et les besoins en compétences au sein des territoires ». Plus loin, est précisé que « ces connaissances, acquises notamment grâce aux immersions professionnelles, doivent permettre aux jeunes de mieux s’orienter ».
Pour SUD Éducation, c’est une « ingérence » du patronat dans les politiques éducatives. Et concrètement ? Parmi les actions prévues figure notamment le fait que « le ministère coopère avec le MEDEF sur les évolutions et les innovations relatives au format du stage de seconde pour permettre de faciliter l’accueil en entreprise à un maximum de jeunes ».
Si « les liens entre le ministère de l’EN ne sont pas nouveaux puisqu’ils existent de longue date dans l’enseignement professionnel (depuis sa création), ils se sont développés dans l’ensemble du système éducatif via l’éducation à l’entreprenariat, dès l’école primaire » explique la chercheure Fabienne Maillard au Café pédagogique. « Par ailleurs le mentorat se développe en France depuis 2000. Cependant, c’est avec « le monde professionnel » que les actions ont le plus souvent été engagées, plutôt qu’avec le seul MEDEF. Par ailleurs, le parcours Avenir concerne tous les élèves du secondaire (site DGESCO), et des « actions de sensibilisation au monde économique » existent comme semaine Ecole-entreprise la Semaine de l’industrie depuis 2010, Semaine de l’économie sociale et solidaire depuis 2017 » précise-t-elle.
Assignation à résidence sociale et spatiale ? Une convention qui cible les jeunes des quartiers populaires
La convention prévoit également de cibler davantage les jeunes issus des milieux populaires, de développer les dispositifs d’accompagnement à l’orientation — notamment à travers la Semaine école-entreprise ou les Journées du patrimoine économique — et de promouvoir l’apprentissage. Sur son site, le MEDEF met en avant une action menée « avec une attention forte à l’égard des publics vulnérables » et encourage les entreprises à intégrer davantage les cités éducatives. Parmi les axes retenus figure également la volonté « d’articuler un plan de luttes contre le décrochage scolaire en lien avec le monde économique ».
Le développement des immersions professionnelles
La convention réaffirme l’importance des stages d’observation dès le collège et le lycée. Son chapitre 1, article 1, vise à « développer les stages d’immersion en 3e et en 2de ». Le texte rappelle que « les choix d’orientation des élèves mais également leurs aspirations professionnelles sont encore trop souvent déterminées par leur environnement social, familial et territorial. La découverte des métiers qui débute dès le collège vise à répondre à cet enjeu majeur de justice sociale et de réduction des inégalités sociales et territoriales. La séquence d’observation obligatoire en classe de seconde générale et technologique y contribue pleinement, à la suite de celle effectuée au cours de la classe de 3e ».
La convention insiste également sur la valorisation de la voie professionnelle. Selon le MEDEF, « le Medef et le Ministère de l’Éducation nationale travaillent ensemble pour poursuivre la valorisation des formations des lycées professionnels. L’importance des périodes de formation en milieu professionnel dans les parcours des lycéens professionnels, le rôle des responsables des bureaux des entreprises et la mobilisation de professeurs associés intégrés dans les établissements pour y dispenser des formations professionnalisantes sont mis en avant auprès des membres du Medef ».
Cette orientation s’inscrit dans la continuité des réformes, du « Bureau du partenariat avec le monde professionnel », à la DGESCO depuis 1997, et des conventions signées avec une multitude d’entreprises et d’organisations patronales. Les dernières réformes engagées lors du dernier quinquennat, notamment avec la création des bureaux des entreprises dans les lycées professionnels et l’allongement des périodes de stage en terminale poursuivent et renforcent cette tendance.
Former les enseignants, les tourner vers l’entreprise
La convention encourage également les immersions de personnels de l’Éducation nationale en entreprise ainsi que le développement de dispositifs tels que les « professeurs associés ». Parmi les mesures prévues figurent des stages d’immersion pour les enseignants, la promotion des actions menées avec le MEDEF dans les INSPE ou encore le dispositif « Les boss invitent les profs ». Alors que la formation initiale et continue des enseignants fait l’objet de restrictions, les dispositifs de professionnalisation au contact des entreprises sont renforcés. En décembre 2025, une intersyndicale CGT Educ’action, FSU, Unsa Education et Sud Education dénonçait le choix de la Région Auvergne Rhônes Alpes de faire intervenir des fondations ou une branche de l’organisation patronale, l’UIMM Rhône Alpes dans les lycées pour la lutte pour l’égalité Filles-garçons plutôt que des associations de luttes pour l’égalité reconnues et agréées : « Le rectorat quant à lui se borne à mentionner l’existence d’un accord national entre éducation nationale et MEDEF » dénoncent les organisations syndicales. Poursuivant « ce choix partisan de partenariat privilégié avec une organisation patronale est en totale contradiction avec le principe de service public. Le MEDEF évoquera-t-il sa responsabilité dans les écarts de salaire (qui restent autour de 28 % à qualifications égales) et dans les temps partiels subis ou CDD qui touchent majoritairement les femmes, ou la prévalence des agressions sexistes et sexuelles dans de trop nombreuses entreprises, parfois dans une forme d’impunité que révèle régulièrement le contentieux prud’homal » ?
Une offre de formation adaptée aux besoins économiques
Le partenariat revendique explicitement une volonté d’accompagner l’insertion professionnelle des élèves. Le site du MEDEF souligne ainsi que « la contribution aux travaux de transformation de la carte des formations et la proposition d’actions concrètes en matière de formation continue des professeurs font également partie des engagements partagés, en faveur d’une meilleure insertion des élèves ».
La convention prévoit que « les parties examinent, en particulier, l’articulation entre les diplômes de l’enseignement technologique et professionnel et les besoins de qualifications générés par les évolutions économiques, technologiques et organisationnelles du secteur ainsi que l’articulation entre les différentes certifications existant dans le secteur professionnel, au niveau national et au niveau européen ».
Depuis 1948 les organisations patronales sont associées à l’élaboration des diplômes professionnels. Mais la loi Avenir de 2018 a modifié leur gouvernance en supprimant certaines représentations, notamment celles des enseignants, et en renforçant le rôle du MEDEF, désormais chargé de désigner les représentants des entreprises. Plus qu’une innovation, la réforme consacre ainsi la prééminence du MEDEF dans un domaine auparavant partagé entre plusieurs acteurs, dans un contexte déjà encadré au niveau européen depuis 2008.
La convention accorde également au patronat un rôle dans certaines procédures d’évaluation. Le texte précise en effet que « le MEDEF apporte son concours à l’évaluation des candidats aux diplômes de l’enseignement techno ou professionnel dans le cadre des formations en entreprises et peut être sollicité, le cas échéant, pour la participation aux commissions d’évaluation de certaines épreuves professionnelles ou aux jurys d’examens ».
Vers une transformation de la carte des formations
La convention s’inscrit enfin dans une volonté plus large de rapprocher davantage l’offre de formation professionnelle afin de mieux l’adapter aux attentes du marché du travail et aux besoins économiques immédiats locaux et nationaux. Cette orientation prolonge des dynamiques déjà engagées, notamment depuis l’instruction interministérielle du 13 juillet 2023, qui a renforcé l’influence des acteurs économiques dans l’élaboration de la carte des formations et dans la révision des diplômes professionnels, via les commissions professionnelles consultatives.
Cette conception de l’orientation qui dirige les élèves vers les débouchés économiques disponibles à un instant donné sur leur territoire, plutôt que de favoriser la construction de projets personnels émancipateurs, est critiquée par ceux qui dénoncent la logique court termiste et adéquationniste sans prendre en compte la durée de la formation d’un jeune comme les imprévus ou sa volonté de mobilité. Cette logique ne risque-t-elle donc pas de restreindre les possibilités d’orientation des élèves, notamment en raison du manque d’aides à la mobilité, d’une offre de formation parfois limitée ou encore d’un accès contraint aux internats ? Elle pourrait ainsi accentuer le décrochage scolaire, en contradiction avec les objectifs pourtant affichés.
La question de la sécurité des stages
Le renouvellement de la convention intervient dans un contexte de remise en question des stages de troisième et de seconde après plusieurs accidents mortels impliquant des mineurs sur leur lieu de stage. Plusieurs organisations syndicales et formations politiques dénoncent une logique qui tend à intégrer toujours plus tôt les élèves dans le monde du travail. Le gouvernement a annoncé une mission visant à « renforcer les conditions de sécurité ». Le ministre du Travail a rappelé que la prévention des accidents graves et mortels constituait une priorité, tandis que le ministre de l’Éducation nationale reconnaissait que « des choses restent à régler », tout en défendant le principe des stages. Cette dernière semaine, les députés Paul Vannier et Elsa faucillon ont déposé des propositions de loi pour mettre fin aux stages de mineurs et les protéger.
Une orientation contestée
Les critiques s’inscrivent dans une analyse plus large de l’évolution du système éducatif. Depuis les années 1980, la présence de l’entreprise dans les parcours scolaires n’a cessé de s’étendre : stages en lycée professionnel, séquences d’observation au collège puis stages obligatoires en classe de seconde. Cette dynamique s’est accélérée ces dernières années avec le développement de l’apprentissage et les réformes du lycée professionnel. Pour les organisations CGT, FSU et Solidaires, cette orientation repose sur un « dogme de l’entreprise formatrice ». Elles contestent l’idée selon laquelle l’entreprise constituerait un espace naturellement émancipateur et sécurisé, mais cependant formateur, soulignant au contraire des conditions d’accueil parfois dégradées et un manque de formation des tuteurs.
Cette convention s’inscrit également dans une politique plus ancienne de promotion de « l’esprit d’entreprendre » au sein du système éducatif. Depuis plusieurs années, l’Éducation nationale développe des dispositifs destinés à familiariser les élèves avec le monde économique dès le plus jeune âge : interventions d’entrepreneurs dans les établissements, mini-entreprises, découverte des métiers ou encore multiplication des partenariats avec les organisations patronales. Dans les lycées professionnels, les bureaux des entreprises, généralisés depuis la réforme de la voie professionnelle, participent à ce rapprochement en facilitant les relations avec les employeurs locaux, à la charge des chefs de travaux, promus « directeurs délégués aux formations professionnelles et technologiques ». Le bureau doit favoriser et ouvrir davantage l’école sur son environnement économique pour accompagner l’orientation des élèves.
Mais cette évolution traduit cependant une diffusion croissante des valeurs entrepreneuriales dans l’institution scolaire comme si l’entreprise était l’horizon naturel de la scolarité et de l’insertion professionnelle, au risque d’éclipser d’autres horizons – associatifs, service public – et finalités de l’école telles que l’émancipation intellectuelle, la formation citoyenne ou la poursuite d’études. Cette approche nourrit les accusations récurrentes d’une orientation idéologique des politiques éducatives vers une adaptation toujours plus étroite aux besoins immédiats du monde économique. « Mise en cause en pratique, la tentation adéquationniste a néanmoins pris beaucoup d’ampleur ces dernières années car elle justifie a priori une réforme après l’autre » juge Fabienne Maillard, pour qui « l’adéquation est une fiction très insrumentalisée ».
Les organisations syndicales estiment également que cette évolution s’accompagne d’une réduction du temps scolaire et contribue à renforcer les inégalités sociales, certains élèves étant désormais envoyés en entreprise dès l’âge de 14 ans.
Djéhanne Gani
