« Ne souris pas avant les vacances de la Toussaint ! », « Vous n’êtes pas là pour aimer les élèves », « Prends du plaisir à faire classe ». La rentrée scolaire, c’est aussi la saison des conseils et les recommandations, parfois contraires, qui assaillent les professeur.es débutant.es. Quand on débute dans l’enseignement, et même tout au long de notre carrière, les échanges entre collègues guident, questionnent et permettent d’avancer. L’enseignante Marion Fellrath raconte les conseils qu’elle a choisi de suivre ou de ne surtout pas suivre pour préparer au mieux sa rentrée scolaire.
Le top 3 des pires conseils qu’on m’ait donnés
1 – « Ne souris pas avant les vacances de la Toussaint »
Aussi étonnant que cela puisse paraître, ce fut un des premiers conseils que je reçus en tant que fonctionnaire stagiaire. On me signifiait l’importance de « tenir » mes élèves, et pour cela, il fallait « les mater » ou encore « les visser » jusqu’aux vacances de la Toussaint. L’angoisse de la gestion de classe des débuts permet la persistance de cette confusion entre autoritarisme et autorité. Le champ lexical employé est révélateur du fantasme tenace d’un enseignant « sévère », dominant, voire écrasant complètement les enfants par la terreur. Car ne pas sourire à des enfants pendant les deux premiers mois d’une relation, il s’agit bien là d’une forme de violence.
Or, cette vision continue à véhiculer une image erronée du métier et des réels moyens pour obtenir un cadre serein qui permet à nos élèves d’apprendre. L’autorité n’est pas ce « truc » que l’on a ou que l’on n’a pas de manière naturelle. Elle se construit, jour après jour. Et surtout, elle est d’ordre pédagogique ! C’est cette complexité qui échappe à nos responsables politiques, qui proclament fièrement qu’il faut « la restaurer », comme si leur simple déclaration suffisait à ce qu’elle advienne, comme par magie, sans moyens supplémentaires ni efforts ! Elle se tisse tout au long de l’année comme une toile plurielle. Elle dépend de beaucoup de choses : en premier lieu, notre capacité à fixer des objectifs clairs et à donner à nos élèves les moyens de les atteindre, une maîtrise de notre sujet, la création d’une relation de confiance, forger une parole qui a valeur d’engagement…
Bruno Robbes, dans son article L’autorité à l’école et son instrumentalisation politique, souligne l’urgence de repenser ce que l’on entend par autorité à une époque où l’extrême droite est aux portes du pouvoir. Il rappelle que « l’autorité est une influence qui s’exerce sans recourir à la force et que là où la force est employée, l’autorité a échoué ». Il me semble essentiel de démarrer ce métier en étant habité·e par l’envie d’éduquer nos élèves pour en faire des sujets indépendants d’esprit, éclairés, heureux (!), et non des sujets contraints ou soumis.
2 – « Vous n’êtes pas là pour aimer vos élèves ! »
Là encore, ce vieux poncif a la peau dure. On nous met en garde : il ne faudrait surtout pas commencer à aimer nos élèves ! Cette confusion vient de la polysémie du mot amour. Je lisais récemment un article de Kim Adler et Mael Virat intitulé « La pédagogie, c’est aussi de l’amour ». Merci de le dire ! Il s’agit juste de définir de quel amour nous parlons. Bien entendu, nous voulons éviter les processus de transfert malvenus : nous ne sommes ni leur mère ou leur père, ni leur frère ou leur sœur, ni leur copain ou leur copine, nous sommes leurs enseignant·es. Mais nous restons des humains face à des enfants. Comment ne pas développer des liens qui relèvent de l’amour ? Les deux chercheur·ses cité·es précédemment montrent bien que « cet amour compassionnel », comme il et elle le nomment, est source de motivation pour les élèves et vecteur de réussite scolaire. C’est un amour adapté à la relation éducative, parce qu’il est orienté vers le bien-être et les besoins de l’élève, et non vers la satisfaction affective de l’enseignant·e. C’est cela qui nous anime : l’envie de voir nos élèves réussir et notre préoccupation profonde qui nous amène à les aider, à vouloir les comprendre, les soutenir et les accompagner face à leurs difficultés. Alors surtout, ne nous en privons pas !
3 – « Méfie-toi des parents »
Cette sentence ne sort pas de nulle part. Nous savons qu’il peut exister des relations plus que compliquées avec des familles ; il ne s’agit pas d’être naïf·ves. Néanmoins, partir avec l’idée que les parents sont nos ennemis, c’est desservir d’emblée la cause des élèves, et la nôtre. Je pense au très beau projet « Réconciliations » de Jérémie Fontanieu (professeur de sciences économiques et sociales à Drancy), qui aspire à « faire en sorte que les parents d’élèves nous protègent des violences du métier ». Il commence ses années scolaires en enrôlant les parents dans une relation qui n’a qu’un but : la réussite de leur enfant. Dur de s’opposer à un tel projet. Et je pense à toutes les fois où les portes de ma classe sont restées ouvertes pour les parents, à toutes les marques de confiance ou de gratitude auxquelles j’ai eu droit, à leur mobilisation en cas de menace de fermeture de classe, à leurs élans de solidarité pour les familles plus démunies et à tous les beaux projets pédagogiques qui ont découlé de cette collaboration. Faisons-en, tant que faire se peut, nos allié·es privilégié·es !
Ceux qui me servent encore maintenant :
1 – « Perds du temps pour en gagner »
Nous sommes souvent pressé·es, car nous avons laborieusement préparé nos premières journées et tout ne se déroule pas comme prévu, les élèves ne vont pas assez vite à notre goût et, finalement, nous pouvons être effrayé·es de ne pas avoir fait la moitié du programme prévu. Philippe Perrenoud parle de cette pression du « compte à rebours permanent » qui peut générer du stress que nous subissons et transmettons à nos élèves. Cela peut nous faire « exercer une pression insupportable sur les élèves les moins rapides » et la gestion du chronomètre menace de devenir une obsession lourde pour toute la classe. Il faut dire que l’ampleur de la tâche peut donner le vertige. Cependant, le début de l’année est justement ce moment précieux où nous devons prendre le temps de leur inculquer une méthodologie et des habitudes de travail. Une fois qu’ils connaîtront clairement nos attentes et que les routines seront connues de tou·tes, le cadre devient plus clair, plus serein et plus propice à la réussite de tou·tes.
2 – « Prends du plaisir à faire classe ! »
Je crois que c’est celui qui s’est mis à guider toute ma pratique. J’ai été tellement obsédée en débutant par tout ce que je devais faire que j’en avais presque oublié l’essentiel : LE PLAISIR ! Pour cela, il ne faut pas hésiter à se fier à notre propre joie de la découverte. La jubilation face aux savoirs est une chose contagieuse ! Si nous sommes enseignant·es, c’est certainement que nous aimons nous-mêmes apprendre, et c’est ce virus qu’il faut transmettre à nos élèves. Même si le métier est parfois difficile, même si les défis sont nombreux, c’est toujours le plaisir d’enseigner qui nous permettra de durer dans ce métier.
3 – « Mets tes élèves en réussite dès le début d’année, le plus tôt possible ! »
Si, nous, nous démarrons l’année en ayant l’impression qu’il y a une montagne de choses à faire, imaginons ce que perçoivent les enfants ! Eux aussi, à chaque rentrée, ils doivent se rassurer, se remettre le pied à l’étrier. Nous savons l’effet que peuvent avoir les vacances d’été sur les apprentissages, alors, au lieu de commencer l’année sous le sceau de l’échec, il faut d’abord leur faire prendre conscience qu’ils ne repartent pas de zéro ! Des acquis, ils en ont forcément. Alors, un de mes premiers soucis est donc de leur faire goûter la saveur de la réussite afin qu’ils n’aient de cesse d’en redemander. Attention, cela ne veut pas dire verser dans la facilité, mais trouver des défis à leur hauteur, qu’ils seront fiers d’avoir remportés. L’idée est que notre aventure commune démarre sous les meilleurs auspices !
Au bout de 11 ans d’enseignement, la rentrée reste toujours un moment de fébrilité pour moi aussi. Mais désormais, je me sens comme un prospecteur avant la ruée vers l’or. Quand je découvre les élèves à qui j’aurai affaire toute l’année, je sais que chacun·e d’entre eux·elles renferme des trésors d’intelligence que je ne connais pas encore et qu’il me tarde de découvrir.
Et ça, je leur dis dès le premier jour, avec mon plus grand sourire.
Marion Fellrath
Comment aborder la rentrée 2026 ? 5 enseignant.es témoignent
