Julie : Attends… me dis pas que c’est toi qui tailles tous ces crayons ?
Élodie : Ben si.
Julie : C’est abusé…
Élodie : Pourquoi ?
Julie : Mais ils sont en CE1, ils savent tailler un crayon quand même !
Élodie : Oui, enfin… « ils savent »… On peut en discuter je crois
Julie : OK mais toi tu tailles les crayons de vingt-six élèves tous les jours ?
Élodie : Pas tous les jours et pas forcément tous mais oui quand même. J’ai cette boîte avec les crayons taillés et une autre boîte pour ceux qui ne le sont plus. Quand un crayon ne marche plus, ils le posent et ils en prennent un autre. Ça tourne.
Julie : Ah ouais, carrément un système industriel (rire)
Élodie : Un peu, la petite usine à crayons … ça me dérange pas je le fais en pensant à autre chose.
Julie : Mais donc du coup c’est toi qui récupères la boîte après ?
Élodie : Oui c’est ça. Généralement à midi ou le soir. Je taille ceux qui en ont besoin et je les remets dans la boîte. Parfois même au fil de la journée.
Julie : Moi jamais de la vie, chacun se débrouille avec son crayon.
Élodie : Je comprends mais y’a des avantages aussi à tailler toi leurs crayons hein
Julie : Genre ?
Élodie : Ben déjà moi le taille-crayon, ça me rendait dingue. Vraiment. J’en pouvais plus.
Julie : A ce point …
Élodie : Parce qu’un élève qui va tailler son crayon, ce n’est jamais juste un élève qui va tailler son crayon. Déjà il se lève, il traverse la classe. Puis ensuite il taille, ça fait « scritch scritch scritch » pendant trois plombes. Après il regarde les copeaux ou je sais pas quoi. Et puis tu as cet effet que quand y’en a un qui va tailler son crayon, le copain d’à côté se rend compte que son crayon aussi aurait bien besoin d’être taillé…
Julie : Ah oui, ça c’est vrai… (rires)
Élodie : Et en deux minutes tu as quatre élèves devant ton bureau en train de tailler leur crayon dans la corbeille.
Julie : Moi ils n’ont pas le droit quand il veulent. Ils demandent et c’est un seul à la fois.
Élodie : Voilà, mais du coup tu surveilles !
Julie : Oui…
Élodie : Voilà, moi je ne veux plus surveiller des crayons. On a déjà suffisamment de trucs à regarder.
Julie : Je comprends mais du coup tu remplaces ça par le fait de les tailler toi-même …
Élodie : Oui …
Julie : Donc tu gagnes du travail pendant la classe et tu te le rajoutes après.
Élodie : Si on veut, mais moi ça m’arrange !
Julie : Sérieusement ? J’ai du mal à m’imaginer en train de tailler les crayons des élèves …
Élodie : Moi je préfère passer cinq minutes à midi à tailler quinze crayons tranquille que perdre mon attention quinze fois dans la matinée.
Julie : Je comprends, mais tu fais un peu leur boulot quand même …
Élodie : Et alors ? tu sais, c’est pas le temps que ça prend qui m’énerve, c’est l’interruption.
Julie : Oui…
Élodie : Tu es en train d’expliquer un truc en maths par exemple, tu vois qu’il y en a déjà trois qui décrochent, tu essayes de récupérer leur attention et là tu en as un qui se lève avec son crayon. Et forcément tu le vois, tout le monde le voit et ça crée une perturbation.
Julie : OK…
Élodie : Et dans ta tête tu fais : « Pourquoi il se lève ? Ah oui, son crayon. Est-ce qu’il a le droit maintenant ? Bon, oui. » Tu vois ce que je veux dire ?
Julie : Oui, c’est sûr mais c’est pas non plus du gros bazar quoi.
Élodie : Ça peut le devenir. Mais quand bien même, tu regardes l’enfant et l’attention est détournée.
Julie : Bof …
Élodie : Moi c’est ça qui m’a fait changer. Le problème n’est pas le taille-crayon, c’est tout ce qu’il me demandait comme attention.
Julie : J’ai compris mais ça change pas que ce qui me gêne dans ton système, c’est qu’ils ne s’occupent plus de leur matériel. Leur crayon ne marche plus, hop, ils le mettent dans ta boîte et quelqu’un le remet en état pour eux. Magique !
Élodie : Ils ont sept ans.
Julie : Justement, à sept ans tu peux apprendre à tailler ton crayon.
Élodie : Mais je ne dis pas qu’ils ne savent pas le faire ! Je dis que je n’ai pas forcément envie qu’ils le fassent pendant la classe. C’est pas un objectif d’apprentissage pour moi à 9 h 30 pendant les maths.
Julie : Oui, mais si tu raisonnes comme ça, ils ne font plus rien. Tu peux aussi distribuer leurs cahiers parce que ça va plus vite, ranger leurs trousses parce que ça évite le bazar, mettre leur manteau parce qu’on gagne cinq minutes… À un moment, il faut bien accepter de perdre du temps pour qu’ils deviennent autonomes.
Élodie : Oui, mais je choisis sur quoi je veux perdre du temps.
Julie : Ah ?
Élodie : Ben oui ! Parce que sinon « l’autonomie », ça devient un truc où on leur fait tout faire sous prétexte que c’est éducatif. Moi, si je peux éviter vingt déplacements pendant une séance, je les évite. Tu le sais, sur la liste de fournitures y’a écrit trois crayons à papier, et le 15 septembre, j’en ai déjà six qui n’en ont plus qu’un.
Julie : Ça, c’est vrai.
Élodie : Et tu sais très bien comment ça finit. « Maîtresse, j’ai plus de crayon. » Donc finalement, c’est quand même toi qui règles le problème.
Julie : Si tu veux mais vraiment je tiens à ce qu’ils apprennent à gérer leur trousse. En début d’année, on travaille là-dessus, même en général, après une année de CP ils gèrent bien quand même. On regarde ce qu’il faut avoir, crayon, gomme, colle, ciseaux. Et je leur dis que leur trousse, c’est leur outil de travail.
Élodie : Mais parfois je me demande si la trousse est toujours un bon outil.
Julie : Ah bon ?
Élodie : Ben la trousse individuelle, c’est aussi vingt-six problèmes individuels. Celui qui a perdu sa gomme, celui qui n’a plus de colle, celui qui a trois feutres mais pas de crayon…Et tu passes ton temps à gérer des pénuries individuelles. Alors que quand le matériel est collectif, le problème disparaît en partie. Et puis tu as remarqué leurs crayons perso ? Ils ont un crayon neuf le lundi, le mardi il fait 3 centimètres ! Parce qu’ils adorent tailler, voilà aussi pourquoi je garde le taille-crayon !
Julie : Ah oui, d’accord !
Élodie : Ils mettent la mine, ils tournent, ils regardent si c’est assez pointu, non, encore un peu, ça casse, donc on recommence… Et après, « Maîtresse, mon crayon est trop petit. » (rire)
Julie : Bon, après tu peux leur dire qu’ils n’ont le droit de tailler qu’à certains moments.
Élodie : Comme ?
Julie : Ben à l’accueil le matin, au retour de la récré et après la pause de midi. Pas pendant une séance.
Élodie : J’y crois pas trop …
Julie : Ou alors ils peuvent aussi apprendre à se prêter des choses.
Élodie : Bien sûr. Mais est-ce que j’ai envie qu’ils apprennent ça au moment où je fais une séance ? Moi quand on est dans une activité, j’essaye d’enlever tout ce qui peut la parasiter.
Julie : Sans doute que c’est parce que moi j’accepte peut-être davantage les petits parasites, je considère qu’ils font partie de la vie de la classe.
Élodie : Et moi aussi ! Mais à un moment, ils me coûtent en fatigue. Franchement. À la fin de la journée, ce ne sont pas forcément les grosses choses qui m’épuisent. C’est l’accumulation de « J’ai plus de colle », « mon crayon est cassé », « il a pris ma gomme », « je trouve plus mes ciseaux »… Au bout de la centième micro-demande, j’en peux plus.
Julie : Oui je comprends, on en est toutes rendues à ça…
Élodie : Donc mon système de crayons, c’est aussi pour moi. Je ne vais pas faire semblant que c’est une grande théorie pédagogique. C’est juste qu’il y a une demande en moins.
Julie : Oui oui ça je comprends tout à fait. Mais moi, c’est si je dois rester dix minutes à midi à tailler des crayons, que ça va m’énerver je pense. Mais je vais y réfléchir.
Elodie : On en reparle en fin d’année ! (rires)
Le mot du chercheur
Le taille-crayon pourrait sembler bien éloigné des grandes questions qui traversent le métier enseignant. Il permet pourtant de rendre visible une caractéristique essentielle du travail réel : l’activité est faite d’une multitude de micro-arbitrages destinés à rendre la situation tenable. Élodie ne taille pas les crayons parce qu’elle pense que les élèves en sont incapables mais pour tenter de supprimer des interruptions, des déplacements et surtout des sollicitations attentionnelles qui, prises isolément, semblent insignifiantes mais dont l’accumulation constitue un coût important au cours d’une journée. Elle accepte pour cela de déplacer une partie de ce travail hors du temps de classe. Sa collègue Julie réalise l’arbitrage inverse, elle accepte davantage de perturbations en situation afin de ne pas prendre à sa charge une tâche que les élèves peuvent accomplir eux-mêmes. Son organisation répond également à une préoccupation d’autonomie et de responsabilisation vis-à-vis des outils de travail.
La controverse montre ainsi que l’efficacité d’une organisation ne peut être évaluée seulement en comptant les minutes gagnées. Il faut aussi considérer son efficience, c’est-à-dire le rapport entre le résultat obtenu et le « coût » — temporel, cognitif, attentionnel ou physique — supporté par les professionnel·les. Les deux enseignantes cherchent ici finalement à protéger leur disponibilité pour enseigner, mais ni au même moment ni de la même manière. Le petit bruit du taille-crayon dont il est question dans cet extrait révèle alors qu’enseigner consiste à organiser le milieu de travail des élèves, et pour cela il faut décider quelles perturbations on accepte de prendre en charge, lesquelles on tente d’empêcher et lesquelles on transfère aux élèves. C’est dans ces arbitrages minuscules, au-delà du travail prescrit, chacun·e avec son style, que se construit une part importante de la professionnalité.
Frédéric Grimaud
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