Les véritables enjeux autour de l’orthographe et maîtrise de la langue, loin des paniques morales des conservateurs
Quelques semaines avant les épreuves du baccalauréat, Édouard Geffray, ministre de l’Éducation nationale, annonce qu’une sévérité accrue sera exigée dans l’évaluation de l’orthographe pour les épreuves du baccalauréat et du brevet des collèges. Face à l’impréparation de l’annonce et à l’indigence du propos, on observe sur le terrain une résistance voire une inertie du corps d’inspection. Grosse colère ministérielle, Édouard Geffray menace cadres et enseignant·es qui auraient « édulcoré » son propos.
Parmi les rares voix à défendre la position du ministre, M. Alain Bentolila publie une tribune dans le Figaro du 4 aout 2026, intitulée « Renoncer à un enseignement traditionnel de l’orthographe, c’est laisser des milliers d’élèves démunis ». Cette tribune est exemplaire à deux titres au moins. D’une part, c’est un modèle de flagornerie servile qui vante l’« ambition morale » d’Édouard Geffray jusqu’à souffler qu’il serait le Platon de notre époque. Il ne serait pas admissible que ces courtisaneries d’un autre âge, sans doute au service d’ambitions de carrière, débouchent sur un poste au sein du ministère, d’autant que, d’autre part, le texte d’A. Bentolila offre un condensé de mauvaise foi, de déformation des propos de ses contradicteurs. Il cible des « linguistes dits « atterrés » et des dirigeants syndicaux indignés » qui seraient coupables de bienveillance et de « complaisance », voire, − paroxysme de malhonnêteté intellectuelle −, d’une considération inégalitaire de la jeunesse. M. Bentolila va jusqu’à insinuer qu’ils auraient une inclination pour le communautarisme : « Depuis plus de vingt ans, ils ont installé l’idée, chez certains élèves et parfois chez certains parents, que les propositions de l’école étaient devenues incompatibles avec leurs appartenances culturelles et… cultuelles. » Ces caricatures sont non seulement grossières mais leurs sous-entendus sont infâmes.
On sait depuis longtemps à quoi sert l’orthographe. C’est une arme dressée contre les classes populaires les plus éloignées de la culture écrite, classes populaires qui comprennent les populations issues de l’immigration. L’orthographe, − et pourquoi s’en priver ? −, peut freiner à peu de frais l’accès aux études supérieures, notamment pour les classes non conniventes avec la culture scolaire. C’est une façon efficace et peu couteuse de « remettre chacun à sa place ». Les déclarations faussement émancipatrices au cœur de la tribune dissimulent mal son idéologie sous-jacente : « c’est bien le respect des conventions qui donnera à chacun plus de liberté de penser par lui-même, plus de force pour se faire comprendre et donc… plus de pouvoir sur les autres et sur le monde. » Par respect des conventions, entendez respect des traditions et rejet de toute forme de rationalisation et d’esprit critique. En intégrant les conventions, en se fondant dans la tradition (du moins celle de M. Bentolila et de ses pairs), ce n’est pas un projet d’émancipation qui est envisagé, c’est une prise de pouvoir dont les motifs sont l’appétit de domination « sur les autres et sur le monde« .
L’attaque de M. Bentolila contre le rapport du CSEN (Conseil scientifique de l’éducation nationale) rédigé par Liliane Sprenger-Charolles, Anne Abeillé[1] et Bernard Cerquiglini a de quoi surprendre venant d’un linguiste lui-même formé à la méthode scientifique. Il ne s’agit en aucun cas dans ce rapport de « simplification drastique » mais de rationalisation de l’orthographe. Et n’en déplaise à M. Bentolila, la question des doubles consonnes n’est pas secondaire. Elle est source d’insécurité linguistique chez tous les sujets écrivant en français et, de ce fait, est elle-même productrice de fautes d’orthographe. Une première rationalisation sur ce point s’impose et la langue française pourrait en tirer avantage auprès des élèves de France et des apprenants étrangers.
Par ailleurs, les rédactrices et le rédacteur du rapport n’ont jamais évoqué, comme le prétend M. Bentolila, une suppression de toutes les règles d’accord de l’orthographe grammaticale. Vilain mensonge. Il s’agit de permettre de ne plus accorder le participe passé avec le COD placé avant l’auxiliaire. Règle qui dans les faits n’est que rarement respectée. Les exemples donnés par M. Bentolila[2] n’ont aucun intérêt car ils sont créés de toute pièce à l’occasion de sa tribune ; de plus, ce ne sont pas des phrases complètes. Personne ne produit ce genre d’énoncés, si ce n’est dans des tribunes pour la défense de l’accord du participe passé. Parmi les scripteurs du français, qui est capable d’expliquer la raison d’être de la règle d’accord du participe passé avec un COD ? Qui est capable d’expliquer pourquoi on l’accorde avant l’auxiliaire et pas après ?
L’accord de participes passés de verbes pronominaux nécessite lui aussi une rationalisation. Qui est en mesure d’expliquer simplement ou même d’appliquer les innombrables règles qui régissent cet accord : « La tête de pipe s’est cassée. » mais « Les élèves se sont cassé la tête sur leur exercice de grammaire. » et « Les linguistes se sont fait sermonner par M. Bentolila. » ?
Qu’elle concerne les verbes pronominaux ou l’accord du participe passé avec le COD, la recommandation du rapport est simple, compréhensible et efficace : « avec l’auxiliaire avoir, invariabilité du participe passé ; avec l’auxiliaire être, accord systématique avec le sujet. Ces deux choix libèreraient énormément de temps en classe, qui pourrait être consacré à des enseignements portant plus généralement sur la production écrite. »
L’orthographe, parmi ses diverses fonctions politico-médiatiques, est l’huile sur le feu qui excite les passions déclinistes. Les gesticulations ministérielles et les rodomontades d’un linguiste visiblement peu atterré sont à interpréter comme les ultimes soubresauts d’une conception moribonde de la langue, car à la fin, c’est l’usage qui triomphe.
Cependant, M. Bentolila a raison sur un point, l’affaire est grave, car la langue structure notre pensée et notre relation aux autres. À l’école, ce n’est pas seulement l’orthographe qu’il faut améliorer, c’est la maitrise de l’écrit et de l’oral dans son ensemble. Et pour parvenir à cet objectif, le SNES-FSU ─ par lucidité pédagogique ─ réfléchit et fait régulièrement des propositions sur ce qui serait nécessaire pour s’atteler à cette tâche. La refonte totale des programmes de grammaire est un préalable indispensable, de même qu’un discours promouvant les rectifications orthographiques de 1990. La pratique de la grammaire dans le secondaire ne prévoit rien d’autre que des opérations d’étiquetages de natures et de fonctions. Aucune activité réelle, aucune réflexion sur le fonctionnement et le sens de la langue n’est exigée des programmes.
L’enseignement de la grammaire reste enfermé dans des paradigmes dont elle peine à s’extraire. Pourtant, nous serions inspiré·es de prendre exemple sur ce qui se fait en Wallonie-Bruxelles où les programmes d’enseignement sont véritablement pensés selon des méthodes innovantes et rationnelles fondées sur une progression rigoureuse et réaliste. Cette réécriture des programmes passerait par un ambitieux et stimulant plan de formation des professeur·es. À la refonte des programmes pourrait être adossée une modification des épreuves de grammaire au brevet et au baccalauréat, l’épreuve de grammaire à l’oral du bac français constituant à l’heure actuelle une insoutenable absurdité pédagogique. La suite en découle : allègement des programmes, généralisation de l’enseignement des langues anciennes en 6e et 5e, renforcement des activités de production écrite et de l’articulation oral / écrit.
Au lieu d’asséner des discours moralisateurs déclinistes, il est possible de créer des conditions d’enseignement de la langue désirables et plus favorables aux apprenant·es. Encore faut-il avoir le courage et la « volonté politique » de s’extirper des postures convenues et d’offrir à l’ensemble des élèves ce que nous leur devons : les moyens de s’emparer pleinement de leur propre langue.
Laetitia BENOIT et Sébastien QUENIART, co-responsables du groupe lettres au SNES-FSU
Gwénaël Le Paih, secrétaire général adjoint du SNES-FSU
[1] Manifestement, Alain Bentolila n’a eu cure de recopier correctement le nom des autrices, écorché en « Madame Sprenger Charolle » et « Anne Labeille ».
[2] « Ainsi, considérez avec l’attention qu’elle mérite [sic] les phrases suivantes : « L’amour d’une mère que je n’ai jamais connu ( ?) » où l’accord permet de distinguer l’orphelin du mal-aimé, ou encore « La mort de l’homme que j’ai toujours désiré ( ?) » qui écarte la malédiction du désir. »
